Lettre écrite par George Sand à Émilie de Wismes le 01/1821 à Nohant

A ÉMILIE DE WISMES1.
Nohant, janvier 1821.

C’est fort bien fait de dire que les extrêmes se touchent. En voyant deux êtres dont les goûts, le caractère, la situation, sont si différents sous tous les rapports, on s’étonnerait d’apprendre que nous nous plaisons mutuellement. (Tu vois que je juge de toi par moi-même, bonne Émilie, et que je ne crains pas assez peut-être de passer dans ton esprit pour une présomptueuse). Pardonne ce petit sentiment l’orgueil, il n’y a pas encore assez longtemps que dure ma vie d’anachorète pour être dégagée de toute attache humaine, et j’en suis encore si loin que j’attache beaucoup de prix à ton amitié et à ton souvenir. Je te fais compliment de la vie que tu mènes. Te voilà tout à fait une mondaine. Ne te fâche pas de la plaisanterie. Mais nous sommes bien différentes, je t’assure. Je ne me pervertis pas comme toi, car je suis d’une sagesse obligata, comme les accompagnements de flûte. Hippolyte2 est parti, de sorte que nous sommes absolument seules. J’abrège la journée en me levant tard, je déjeune, je cause avec ma grand-mère quelquefois une heure ou deux, je remonte chez moi, où je m’occupe, je joue de la harpe, guitare, je lis, je me chauffe, je crache sur les tissons comme on dit des vieux, je rumine des souvenirs dans ma tête, j’écris sur la cendre avec la pincette, je descends pour dîner et tandis que maman3 fait sa partie avec M. Deschartres et qui a été précepteur de mon père et d’Hippolyte successivement, je remonte chez moi et je griffonne quelques idées dans une espèce de calepin vert, qui est fort rempli maintenant, et tu ne te figures pas quel plaisir je trouve à relire, quelques mois après, mes souvenirs. Je parie que tu en fais autant, car c’est bien dans ton genre, si toutefois ta dissipation te permet de parler quelquefois à toi-même. Comme je suis seule, moi-même est ma seule conversation, mon seul conseiller, mon seul confident, etc. Quand je compare cette vie isolée, et monotone, à tous tes plaisirs, j’en suis si abasourdie, et si étourdie pour toi qu’il me semble que nous vivons dans un monde différent et que nous résidons chacune dans notre planète ; eh bien, s’il faut te l’avouer (tu vas me traiter de barbare, de sauvage), eh bien je confesse peut-être à ma grande honte, que je ne voudrais pas changer ma manière de vivre pour la tienne ; encore moins te soucierais-tu de l’échange. La ressemblance de M. de La Morandaye avec toi est une chose fort extraordinaire et fort drôle.

Hippolyte de Chatiron ne retourne point à Saumur. Il l’a quitté depuis plus d’un an que ses études sont finies. D’ailleurs il ne va guère au bal, on ne peut pas obtenir de lui d’aimer la danse. Malgré cela, s’il eût dû y retourner, je lui aurais fortement recommandé de te faire danser, cela l’aurait peut-être réconcilié avec cet exercice, car, quoi qu’il ne soit pas toujours tout à fait galant avec moi, chose dont je le dispense, vu notre ancienne intimité, il est, dis-je, fort poli avec les demoiselles. Il n’aura donc point ce bonheur, il est parti pour Nancy, le cœur bien gros de nous quitter ; il ne s’amuse guère à ton régiment et se trouvait fort heureux ici, où il était si bien choyé ; il disait en partant qu’il allait trouver dans la vie militaire une furieuse différence.

Que je suis fâchée de ne point connaître ce M. de Lorme ! Au moins j’aurais ri avec toi de sa figure. Mais il est berrichon, c’est m’en dire assez.

Quant à M. de Colbert4, celui dont je t’ai parlé est que je crois à Paris. Tu es bien prodigue en disant qu’il me plaît. Je t’assure que c’est jusqu’à un certain point et je crois fort que son extérieur produirait sur toi le même effet que celui de l’autre Colbert. Ce que j’aimais de lui, c’était sa bonté pour les enfants, car j’étais fort enfant alors et j’ai gardé toujours le souvenir de sa bonhomie. Il avait aussi un ton brave et décidé qui convient bien à un général, il chantait et jouait du piano fort bien. Je ne l’ai jamais revu, et même j’ai entendu dire depuis qu’il pensait assez mal.

Mais ce qui me donne fort dans l’œil c’est ta harpe gris de lin satiné, je crois bien que quand je serai à même d’en avoir une belle, je la choisirai de ce bois. Quant aux sons, voilà ce que j’apprécie. J’ai adouci un peu l’aigreur de mes dessins, mais quel bonheur qu’une bonne harpe ! Je vais tout de suite me mettre à copier quelques petits airs. Tu me pardonneras si je fais des fautes, vu que je ne suis pas musicienne comme toi. Que j’aurais de plaisir à entendre vos duos ! Nous allons à Paris au mois de mars. Comptez-vous en faire autant bientôt ? Je serais si contente de t’y rencontrer ! Je reçois de Chérie des lettres fort aimables, mais pas un mot sur sa manière de vivre. Ma petite Jane me parle de son écureuil, de ses leçons et de Miss Gabb qu’elle aime beaucoup et qui leur donne des leçons. Je ne sais si la sévérité de leur père empêche d’autres détails ; mais d’ailleurs tout le monde ne mène pas la vie que tu mènes. Adieu, pardonne la longueur de mes lettres, cela te prouve encore une fois que les extrêmes se touchent et que j’ai du plaisir à causer avec toi, quoique j’aie des choses bien différentes à te dire. Adieu, fronde Anna de ne pas m’écrire. Je t’embrasse tendrement.

  1. Aurore Dupin a entretenu avec ses amies et condisciples du couvent des Augustines anglaises, notamment avec Émilie de Wismes (et sa sœur Anna), Aimée, Chérie et Jane Bazouin (dont il sera question à la fin de cette lettre), une abondante correspondance. []
  2. Chatiron []
  3. C’est-à-dire sa grand-mère. []
  4. Le général Alphonse de Colbert, descendant du grand Colbert, avait établi son quartier général à Nohant lors de la retraite des armées napoléoniennes en 1815 (Histoire de ma vie, III, 7). []

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