Lettre écrite par George Sand à Maurice Sand le 04/09/1840 à Paris

A MAURICE SAND, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC.
Paris, 4 septembre 1840.

Mon enfant chéri,

Nous nous portons bien. Nous ayons reçu ta lettre, que nous attendions avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis très reconnaissante envers Levassor de t’avoir un peu égayé en route et surtout au départ ; car c’était le moment difficile. Moi aussi, j’avais le cœur bien gros ; mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d’un voyage où tu t’amuseras, j’espère, et qui te fera du bien.

Donne-toi du mouvement puisque tu es à même, et fortifie-toi. Reviens ici rassasié de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu plus ardemment que par le passé. Je ne veux pas t’écrire des reproches. J’espère que tu feras des réflexions sérieuses sur le temps que tu as perdu et que tu seras résolu à le regagner. Il ne te reste pas beaucoup d’années à flâner avant d’être un homme.

Boucoiran nous est arrivé avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien désolés de ne pas te trouver à Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous avons été voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le même palais des beaux-arts, les échantillons du génie de l’école ingriste. C’est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un Prométhée enchaîné qui est textuellement copié de celui de Flaxmann1 ; c’est un peu trop sans gêne. Somme toute, l’école n’est pas en progrès, et la concurrence n’est pas décourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrière.

Nous avons eu ici de grands étalages de troupes. On a fioné le gendarme et cuissé le garde national. Tout Paris était en émoi, comme s’il s’agissait d’une révolution. Il n’y a rien eu, sinon quelques passants assommés par les sergents de ville.

Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler, ces messieurs assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la preuve et la certitude.

Madame Marliani est de retour. J’ai dîné chez elle avant-hier avec l’abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t’embrasse mille fois. Il est toujours qui qui qui mè mè mè ; Rollinat fume comme un bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours ; mais, hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins anglais ; gens et chiens, qui l’hébètent. Je les vois partir avec joie. Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien.

Bonjour, mon enfant ; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée à me passer de toi, j’ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous t’embrassons tous ; moi, je te presse mille fois contre mon cœur.

Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est un excellent sujet. Mais j’ai tant de guignon, que je vais le perdre : il est conscrit et on l’appelle à son poste.

  1. John Flaxman est un sculpteur et dessinateur anglais. Consulter Wikipedia. []

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