Lettre écrite par George Sand à Jules Boucoiran le 06/03/1833 à Paris

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHÂTRE.
Paris, 6 mars 1833.

Mon cher enfant,

Vous êtes sur le point de commettre une action très belle ou très folle. Très belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position de ne pouvoir s’établir ailleurs ; très folle, si vous obéissez à un simple penchant.

On me recommande de vous arrêter sur le bord de l’abîme. Je ne saurais croire que vous ayez besoin de conseil, au point où vous en êtes. Il faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien aussi sévère avec une personne aussi différente de vous. Vous allez trop vite. Prenez garde, mon ami, ne précipitez rien.

Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d’attendre et de réfléchir. Ce ne sont pas l’opinion et les préjugés que je respecte en ce monde. Seule entre tous, peut-être, je ne vous jetterai pas la pierre ; mais je m’effraye de votre avenir. Vous êtes si jeune et vous aurez tant de choses à faire avant d’élever cette femme jusqu’à vous ! Je n’ose pas vous dire tous les déboires que je prévois pour vous. Je crains de blesser votre cœur, engagé dans une voie aussi délicate. Mais je vous supplie de ne pas tant vous hâter. Pourquoi ne pas remettre cette affaire jusqu’après votre voyage à Paris ? Là, vous pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d’inconvénients que vous ne vous êtes peut-être pas signalés. Si, par promesse ou par devoir, vous étiez engagé de manière à ne pas revenir sur vos pas, du moins seriez-vous en garde contre l’avenir, et mieux préparé à le braver courageusement.

Dans tout cela, c’est votre précipitation qui m’inquiète. Vous obéissez, j’en suis sûre, à d’austères principes, à de nobles sentiments. Ce n’est donc pas avec ironie ou avec dureté que je vous juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de votre position. Il est possible que ce parti vous réussisse, il est possible aussi qu’il vous rende malheureux. Cette pensée ne vous ferait pas reculer devant l’accomplissement d’un devoir, je le sais bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d’une autre personne, vous ne réussissiez qu’à aggraver sa situation! Cela s’est vu souvent ; le mariage est un état si contraire à toute espèce d’union et de bonheur, que j’ai peur avec raison.

Si vous avez pour moi l’amitié que j’ai pour vous, vous vous donnerez trois mois de réflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette affection déjà vieille entre nous. Voulez-vous me l’accorder ? Je crains que la solitude n’ait exalté vos idées, que vous ne vous soyez exagéré des devoirs qui, dans un état plus calme et plus vrai, vous apparaîtraient sous un autre jour. N’affligerez-vous pas votre mère par une résolution aussi brusque ? L’avez-vous consultée ? La personne dont nous parlons lui sera-t-elle une société agréable ? Tout cela est bien obscur pour moi.

Je ne vous fais pas un reproche de ne m’avoir pas consultée. Mais, précisément, le mystère dont vous avez entouré ce projet ne me semble pas d’un bon augure. Êtes-vous bien d’accord avec vous-même sur ce que vous allez faire ?

Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Répondez-moi.

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