Lettre écrite par George Sand à Jules Boucoiran le 08/02/1834 à Venise

A JULES BOUCOIRAN.
[Venise,] le 8 [février 1834]

Mon enfant, je suis toujours bien à plaindre. Il est réellement en danger et les médecins me disent : poco a sperare, poco a disperare1, c’est-à-dire que la maladie suit son cours sans de trop mauvais symptômes mais non pas sans symptômes alarmants. Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et continuel. Aujourd’hui cependant il y a un mieux extraordinaire. La raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit dernière a été horrible. Six heures d’une frénésie, telle que malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu, quel spectacle ! Il a failli m’étrangler en m’embrassant. Les deux hommes ne pouvaient lui faire lâcher le collet de ma robe. Les médecins annoncent un accès du même genre pour la nuit prochaine, et d’autres encore peut être, car il n’y aura pas à se flatter avant six jours encore. Aura-t-il la force de supporter de si horribles crises ? Suis-je assez malheureuse et vous qui connaissez ma vie, en connaissez-vous beaucoup de pires ? Faites passer cette lettre à Buloz, car il s’intéresse probablement beaucoup à la santé d’Alfred et je n’ai pas la force de lui écrire aujourd’hui. Priez-le de ne pas me laisser dans une si affreuse position sans argent.

Heureusement j’ai trouvé enfin un jeune médecin excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit et qui lui administre des remèdes d’un très bon effet.

George

Hardez toujours un silence absolu sur la malade d’Alfred, et recommandez le même silence à Buloz. Embrassez mon fils pour moi. Pauvre enfant ! Le reverrai-je ?

Mon enfant, gardez toujours la lettre à Dupuy, et le traité2. Nous verrons plus tard ce que nous ferons. Comme je n’aurais pas assez des 1000 f de Buloz, au cas où il me les enverra, j’ai pris le parti d’emprunter 1000 f à Sosthènes [de La Rochefoucauld]. Portez-lui ma lettre dans la matinée, afin de la trouver et demandez-lui sa réponse verbale, quant à l’argent… il vous les remettra, ou vous dira le jour où il faudra les aller prendre. Vous les porterez immédiatement chez M. Cottier.

Adieu, adieu.

Ne dites pas à Sosthènes que cet argent doit m’être envoyé en Italie, mais que c’est pour payer une dette à Paris et surtout n’envoyez pas ce chiffon à Buloz, par distraction.

  1. « Peu à espérer, peu à désespérer ». Sand avait appelé au chevet de Musset le docteur Pagello, âgé de 27 ans, accompagné du docteur Zuanon. []
  2. Craignant que Buloz refuse d’avancer de l’argent, Sand avait envoyé à Boucoiran un projet de traité vendant à l’éditeur Dupuy le roman Everard (projet abandonné). Ces instructions figurent sur un feuillet séparé qu’elle recommandera de ne pas montrer à Buloz. []

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