Lettre écrite par George Sand à Jules Néraud le 10/09/1834 à Nohant

A M. JULES NÉRAUD. A LA CHÂTRE.
Nohant, 10 septembre 1834.

Mon pauvre ami,

Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est supportable : ton destin et le mien se chargent de la réponse aux questions inquiètes que je t’adressais. Voilà ta vie ! voilà le bonheur qu’on obtient à force de privations, de résignation et d’efforts courageux. Tu n’en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre à de tels ennuis.

Parle-moi de vertu, d’héroïsme une autre fois ; et non de raison ni d’espoir de guérison. Tu souffres, tu vis, c’est bien. Mais, moi, je n’ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m’abandonnent, tous mes sujets de consolation tombent dans l’abîme, ou tremblent battus des vents sur le bord, près d’y tomber à leur tour.

Je ne veux pas t’entretenir de ma tristesse : tu es triste toi-même, et tes chagrins maintenant m’occupent plus que les miens. C’est donc à mon tour de te consoler et de t’encourager. Je ne l’aurais pas cru ! Mais pourquoi pas, au reste ? J’ai fini pour mon compte, je m’en vais, je n’ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas.

Un tendre adieu, l’étreinte affectueuse d’une âme, qui ne se détachera jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent adoucir ton épreuve. Eh bien, mon vieux ami, bénis Dieu qui t’a donné du courage et ne néglige pas ses dons.

Il t’en coûtera peu, et cette séparation ne changera rien à notre sort ; car, depuis des années, nous vivons presque toujours éloignés et comme perdus l’un pour l’autre. Voilà deux ans que nous ne nous étions vus, et, si j’avais à vivre, deux ans encore se passeraient peut-être sans que je revinsse au pays. Quant à toi, mon ami, je désire, avant tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t’attriste plus de mes douleurs ; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l’aile de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur ma tête ; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille, j’aille vivre en ermite à l’île Maurice ou à la Louisiane.

Retourne tranquille à ton ajoupa1, à ta brouette, à tes livres, à tes enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec une bouffonne et inoffensive pointe d’ironie contre ta destinée. Accomplis ta tâche.

Où que je sois, je penserai à toi, et te bénirai de cette amitié qui, en toi, a survécu aux mécomptes, aux contrariétés, aux obstacles, à l’absence et à mon apparent oubli.

  1. Espèce de hutte portée sur des pieux et qu’on recouvre promptement de feuilles et de ramée. []

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