Lettre écrite par George Sand à Adolphe Guéroult le 11/02/1836 à La Châtre

A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS.
La Châtre, 11 février 1836.

C’est le mardi gras qu’on prononce mon jugement en séparation.

Je ne puis aller à Paris par conséquent avant le mois de mars. J’en ai bien du regret, d’abord parce que j’ai grand besoin de voir mes enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fête. Tâchez qu’il y en ait un autre où je puisse me trouver.

J’aime vos prolétaires, d’abord parce qu’ils sont prolétaires, et puis parce que je crois qu’il y a en eux la semence de la vérité, le germe de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets. Dites-leur que je tiens extraordinairement aux étrennes qu’ils ont bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, dès que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que notre méchante civilisation le permet. Rappelez-moi particulièrement au souvenir de Vinçard.

Que devenez-vous, mon ami ? Allez-vous en Égypte ? Si je gagne mon procès, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement projeté de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je pourrai toujours vous conduire jusqu’à la frontière, si vous prenez votre volée dans un moment où les plumes repousseront à mon aile. Là, je vous saluerai et vous suivrai de l’œil jusqu’à l’horizon.

Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il refusé à la jeunesse ? Je le crois en me sentant devenir de plus en plus calme et satisfaite à mesure que je redescends la vie. La jeunesse est un bonheur par elle-même, ses distractions lui suffisent. Ceci n’est pas de moi. Je crois que c’est vrai.

Adieu, mon cher Jules César ; portez-vous bien, et me ama.

GEORGE.

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