Lettre écrite par George Sand à François Buloz le 13/02/1834 à Venise

A FRANÇOIS BULOZ
[Venise,] 13 février [1834]

Mon ami, Alfred est sauvé, il n’a pas eu de nouvelle crise et nous touchons au quatorzième jour sans que le mieux se soit interrompu. A la suite de l’affection cérébrale il s’est déclaré une inflammation de poitrine qui nous a un peu effrayés pendant deux jours. Il y avait déjà un crachement de sang. Mais les vésicatoires ont fait un très bon effet et les médecins n’ont plus aucune inquiétude. Je ne serai tranquille, pourtant, que quand cet affreux quatorzième jour sera passé. Alors j’écrirai à sa mère. Jusque-là une rechute est encore possible. Cependant il y a tout à espérer que cela n’arrivera pas. Il est en ce moment, d’une faiblesse extrême et extravague encore de temps en temps. Il demande des soins continuels le jour et la nuit. Ainsi, croyez bien que je ne cherche pas de prétexte pour retarder mon travail. Il y a huit nuits que je ne me suis déshabillée, je dors sur le sofa, et à toutes les heures il faut que je sois sur pied. Malgré cela, je trouve encore moyen, depuis que je suis rassurée sur sa vie, d’écrire quelques pages dans la matinée aux heures où il se repose. Et cependant j’aimerais bien à en profiter pour reposer moi-même. Soyez sûr, mon ami, que ce n’est ni le courage, ni la volonté qui manque. Vous ne désirez pas plus que moi que je remplisse mes engagements. Vous savez qu’une dette me cuit comme une plaie. Mais vous êtes assez notre ami pour avoir égard à ma situation et pour ne pas me laisser dans l’embarras. Je passe ici de bien tristes jours, seule auprès de ce lit où le moindre mouvement, le moindre bruit est pour moi un sujet d’effroi perpétuel. Dans cette disposition je n’écrirai pas des choses bien gaies, et je ne brocherai pas des œuvres légères. Elles seront lourdes, au contraire, comme ma fatigue et ma tristesse.

Ne me laissez pas sans argent, je vous en prie, je ne sait pas ce que je deviendrais. Je dépense vingt francs par jour en drogues de toute espèce. Nous ne savons comment le faire vivre. Il est tellement dégouté de tout, qu’il faut changer sa boisson chaque instant. Les médecins sont au bout de leurs inventions, on lui compose à chaque instant des sirops qu’il demande avec impatience et dont il est dégoûté après y avoir trempé les lèvres. J’ai à payer deux médecins que font trois visites par jour et qui souvent passent la nuit auprès de lui. Pour surcroît de dépense, et de malheur, cette malade nous cloue dans une auberge ruineuse que nous étions à la veille de quitter1. A peine sera-y-il guéri qu’il voudra partir, car il a pris Venise en horreur et s’imagine qu’il y mourra s’il y reste. Pour subvenir à tout cela, je compte sur vos mille francs et sur mille autres que j’emprunte à M. de la Rochefoucauld. Je reconduirai Alfred à Paris, et comme je n’aurai pour toute fortune que des dettes, j’irai sur le champs m’enfermer trois ou quatre mois en Berry où je travaillerai comme un diable. De cette manière vous aurez Jacques dans le temps convenu et je vous enverrai avant de quitter Venise une nouvelle que vous pourrez mettre dans la revue et qui complétera nos deux volumes de Métella. Vous avez 5 feuillets de reste, du Secrétaire intime. J’imagine que Métella en fera au moins 6. Je vous en ferai 11 ou 12 et tout s’arrangera dans le courant du mois, j’espère2. Fiez-vous à mes bonnes intentions et prenez patience, j’ai besoin d’amitié maintenant plus que de reproches. Je vous prie en grâce de payer la dette d’Alfred et de lui écrire que c’est une affaire terminée. Vous ne pouvez pas imaginer l’impatience et l’inquiétude que cette petite affaire lui cause [sic]. Il m’en parle à tout instant et me recommande tous les jours de vous écrire à cet égard. Il doit ces 360 f. à un jeune homme qu’il connaît peu et qui peut s’en plaindre dans le monde. Alfred est très chatouilleux pour ces sortes de choses et ne rêve déjà que soufflets à donner et coups d’épée à échanger. Vous lui avez déjà fait des avances bien plus considérables, il s’est acquitté et vous ne craignez pas qu’il vous fasse banqueroute. Si par suite de sa maladie, il restait longtemps sans pouvoir travailler, soyez tranquille, mon travail subviendrait à cela. Faites-le donc, je vous prie et écrivez-lui vite, une petite lettre bien courte et bien rassurante que je lui lirai et qui tranquillisera un des tourments de sa pauvre tête. A si vous saviez, mon ami, ce que c’était que ce délire ! Quelles choses sublimes et épouvantables il disait, et quelles convulsions, quels cris ! Je ne sais pas comment il a eu la force d’y résister et comment je ne suis pas devenue folle moi-même. Adieu, adieu mon ami.

T[out] à V[ous]

George

(Ne parlez pas encore de sa maladie à cause de sa mère.)

  1. Ils ne quitteront l’hôtel Danieli que le 13 mars []
  2. La nouvelle ne sera pas écrite, et Le Secrétaire intime paraîtra le 12 avril (Revue des Deux Mondes et Victor Magen, 1834), complété par Metella et deux nouvelles plus anciennes, La Marquise et Lavinia. []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *