Lettre écrite par George Sand à Scipion du Roure le 13/04/1837 à Nohant

A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES.
13 avril 1837.

Mon ami Scipion,

J’aurais dû vous écrire plus tôt pour vous dire que vos oranges sont, c’est-à-dire furent excellentes (car elles sont avalées), que vos pipes sont, c’est-à-dire furent brillantes (car elles sont cassées) ; pour vous dire surtout, que vous êtes le meilleur des hommes et que je vous aime de tout mon cœur. Ce dernier point, vous le savez. Quant aux deux autres, je suis la paresse incarnée, pourtant je ne suis pas mauvais garçon et j’ai le sens de la reconnaissance.

Ne comptez pas sur beaucoup d’écritures de ma part ; mais revenez me voir au plus tôt et comptez que vous serez toujours reçu joyeusement. Vous êtes du petit nombre des amis inconnus qui n’ont pas fait un fiasco épouvantable à mes yeux. Je vous ai trouvé excellent, aussi simple de cœur et aussi sain d’esprit que je vous avais trouvé dans vos lettres.

Je n’en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frère à tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans, vous me trouverez, toute dévouée.

Que faites-vous ? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de bohémien ? Faites-vous de jolis petits vers à Mathilde, à Clotilde, à Bathilde, à Ermenegilde ? Et votre lorgnon ? Faites-lui bien mes compliments. Et votre nez ? Envoyez-m’en une demi-aune pour une vingtaine de camards de ma connaissance.

Maurice vous adore. Solange vient d’être assez malade. Moi, je suis éreintée de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a chanté trois jours sous la neige. J’ai un cheval très gentil, arrivé du Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voilà tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.

Madame d’Agoult est à Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de cerveau. J’ai apprivoisé un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet catalan, que vous m’avez rapporté de Marseille, a fait reculer d’épouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m’être parée de ce symbole, je vous compromettrai de la belle manière. Je dirai, comme Meunier1, que « vous m’avez payé des petits verres pour me porter à l’attentat ».

Bonsoir, mon bon vieux Graffiapione, Scipiocane. J’ai mal à la tête.
Aimez-moi et ne gardez jamais rancune à ma paresse.

G. S.

  1. Fanatique qui, le 27 décembre 1836, avait attenté à la vie du roi Louis-Philippe. []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *