Lettre écrite par George Sand à Laure Decerfz le 13/06/1832 à Paris

A LAURE DECERFZ
[Paris,] mercredi [13 juin 1832]

Voici la peste chez vous, hier la guerre était ici1, tout cela est gracieux. Quel temps pour vivre ! qu’avons-nous fait à Dieu pour qu’il nous ait jeté sur terre, dans ce siècle de maux ? As-tu bien peur du choléra ? non pas pour toi n’est-ce pas ? mais pour les tiens. Il nous reste à toutes deux une espèce de bonheur, c’est de croire en Dieu et de le prier. Je ne sais comment font ceux qui n’y croient plus du tout. C’est la seule espérance qu’on puisse accueillir au temps où nous sommes et encore à quoi tient-elle ? Tâchons de la bien garder.

J’espère que tu me donneras souvent de tes nouvelles, que tu me parleras de ta famille, de la mienne. J’ai bien besoin à présent d’être entretenue de vous tous les jours. Je t’aurais écrit le lendemain du dernier combat, si je n’eusse craint de te contrister aussi profondément que je l’étais. Et puis je ne sais pas s’il est permis d’avoir un avis sur ce qui se passe quand on est en état de siège et que peut-être l’administration des postes est forcée de confier son pacifique et discret emploi à un pouvoir qui timbre avec le sabre… On ne doit pas penser, encore moins écrire là où règne le soldat qui n’écrit pas et qui pense encore moins. Il est tout au plus permis de frémir et de jurer bien bas, en entendant la fusillade, de pleurer en voyant les cadavres. Mais vois-tu, les gens qui ont une opinion politique sont les moins à plaindre. Ils s’indignent contre le parti dont ils ne sont pas. Moi, je m’indigne contre tous les hommes. Ils ont un espoir, un devoir, un vœu dans le conflit, moi je n’ai que de la douleur. Chaque balle qui siffle à leurs oreilles leur enlève peut-être un ennemi et pour ces gens-là un ennemi n’est pas un homme. Pour toi et pour moi, un soldat, un étudiant, un ouvrier, un garde national, un gendarme même représentent quelque chose qui vit, qui doit vivre, qui a des sympathies ou des besoins en commun avec nous. Pour les hommes de parti il n’y a que des assassins et des victimes. Ils ne comprennent pas qu’eux tous sont victimes et assassins tour à tour. Voir couler le sang est pourtant une horrible chose ! découvrir sur la Seine au-dessous de la Morgue un sillon rouge, voir écarter le foin qui recouvre à peine une lourde charrette, et apercevoir sous ce grossier emballage vingt, trente cadavres, ceux-ci en habit noir, ceux-là en veste de velours, tous déchirés, mutilés, noircis par la poudre, souillés de boue et de sang figé. Entendre les cris des femmes qui reconnaissent là leurs maris, leurs enfants, tout cela est horrible ; mais ce l’est moins encore que de voir achever le fuyard qui se sauve à moitié mort en demandant grâce, que d’entendre râler sous sa fenêtre le blessé qu’il est défendu de secourir et que condamnent trente baïonnettes. Il y a eu des épisodes affreux, féroces de part et d’autre. Les vaincus sont toujours les plus coupables. Mais quand on osera regarder les vainqueurs !

Ma pauvre Solange était sur le balcon, regardant tout cela, écoutant la fusillade et ne comprenant pas… Quelquefois une peur instinctive la saisissait. Il me fallait tout l’horrible sang-froid qu’on a dans de pareils moments pour lui faire croire que tout cela était un jeu comme les batailles qu’elle a vues chez Franconi et au mélodrame. Elle s’est endormie au milieu de cet horrible bruit. Moi j’ai passé la nuit à ma fenêtre, quelle nuit, et quel lendemain !

A présent il n’y paraît plus. La Morgue est lavée, la Seine est redevenue jaune comme à l’ordinaire, les pavés sont renfoncés, les orphelins et les veuves se taisent, les blessés se cachent, les triomphateurs chantent. Le roi [Louis-Philippe] s’avilit. J’en suis fâchée. Ce roi est un mal nécessaire et au milieu de l’abattement que jetait une telle victoire dans les âmes honnêtes on était forcé de s’applaudir du dernier soupir de cette république effrayante dans la crise où nous sommes. Mais les mesures viles et odieuses qu’on a prises depuis ont rallumé la haine du pouvoir, et la soif de l’anarchie dans les esprits flottants. Conçois-tu qu’une ordonnance royale, affichée sur tous les murs, enjoint aux médecins et aux chirurgiens de déclarer immédiatement à la police le nom et la demeure des blessés qu’ils sont appelés à soigner à domicile ! La police va fouiller le lit des mourants, arracher les cadavres aux larmes des familles, rouvrir les plaies à peine fermées ! Le pouvoir compte sur la délation. Il l’ordonne. Il menace si on résiste. Il espère démoraliser la plus estimable classe de la société, et la transformer en agence de police ! Napoléon n’a rien fait de plus odieux, Charles X rien de plus bête, et autour de ce nouveau roi, malheureux et trompé sans doute (car ils le sont tous), il ne s’est pas trouvé un homme de cœur pour dire : Vous vous déshonorez ! Ils le lui diront quand ils l’auront perdu, quand ils auront relevé pour lui l’échafaud héréditaire !

Dieu me préserve de voir une réaction. Mais je la crois inévitable et d’avance j’en ai horreur. J’ai horreur de la monarchie, horreur de la république, horreur de tous les hommes. Je voudrais être chien, n’avoir besoin que d’un fumier pour dormir, d’une charogne à manger. Je m’en irais au fond des déserts, s’il y a des déserts encore, et j’y dormirais sans voir des hommes, sans savoir qu’il en existe. Je suis dégoûtée de la vie, au point qu’il me faut mes enfants pour la supporter.

Tu penses bien qu’au milieu de ces tragédies réelles, les arts sont oubliés, perdus, anéantis. Si j’étais égoïste, je désirerais ardemment le maintien des pouvoirs absolus, car c’est une triste et grossière vérité que ce paradoxe, plus la loi est arbitraire, plus les individualités sont libres. Je riais jadis quand on me disait cela. A présent je vois combien c’est vrai et combien les gouvernements despotiques sont calmes et prospères. Malheureusement nous sommes trop mûrs pour ceux-là, trop verts pour la république et trop corrompus pour trouver la chimère du juste milieu. Si nous avions dix ans de calme politique, la littérature verrait sans doute une ère florissante, car après la réaction du faux sur le vrai (réaction qui s’est opérée ces dix dernières années et qui achève son cours) arriverait maintenant celle du vrai sur le faux, celle que tout lecteur demande, que tout écrivain rêve et désire mais qui ne peut éclore dans un siècle de fureurs et sur une terre d’hôpitaux. Si je t’avais écrit avant le 6 juin, je t’aurais parlé avec joie du succès d’Indiana parce que je sais avec quelle amitié tu l’aurais accueilli, ce succès tout honnête, tout littéraire, que je n’avais pas sollicité, que je n’espérais pas et qui m’est venu d’une manière si douce, de Latouche que j’aime et de plusieurs autres talents que j’admire. Mais le 6 juin a tué Indiana pour un mois et m’a jetée si brutalement dans la vie réelle, qu’il me semble impossible à présent de jamais rêver à des romans. Je reviendrai j’espère de ce découragement, j’en ai grand besoin, mais l’inquiétude où je vis, à présent que le choléra est chez vous, achève de me réduire à l’état de la brute et de la brute souffrante, bête et triste c’est trop d’un.

Adieu, chère petite fille. Écris-moi donc tant que tu pourras. Je ne demande pour vivre que des lettres de La Châtre et de Nohant. Je t’embrasse mille fois ainsi que ta bonne chère mère.

  1. Une grave épidémie de choléra a ravagé Paris du 26 mars à octobre 1832, faisant plus de 18000 morts, et s’étendit vers la province. Le 5 juin, les obsèques du général Lamarque. se terminent par un soulèvement républicain ; l’émeute est violemment réprimée le lendemain, faisant de nombreux morts et blessés parmi les insurgés et la Garde nationale ; Paris est mis en état de siège. Sand a évoqué le choléra et les journées de juin dans Histoire de ma vie (IV, 14) et dans le roman Horace (chapitres 22 à 25 et 27). []

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