Lettre écrite par George Sand à Scipion du Roure le 13/12/1836 à Paris

A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES.
Paris, 13 décembre 1836.

J’ai reçu votre lettre aujourd’hui seulement. Vous m’annoncez que vous partez de chez vous le 10 décembre. Je crains bien que la réponse que je vous adresse par le même courrier à Montélégier n’arrive pas à temps. Dans cette lettre, je vous disais ce que je vais vous répéter.

Mon fils est malade. D’un jour à l’autre, je m’apprête à partir ; mais je ne puis le mettre en voiture, sans la permission du médecin : Et puis son père me le refuse ; moi, je ne me soumets jamais aux refus. Je tranche le nœud avec l’épée de ma volonté, qui n’est pas tout à fait aussi bien trempée que celle d’Alexandre, mais qui n’est pas moins logique.

Voici donc ce que vous allez faire si vous arrivez à Nohant avant moi. A peine arrivé, vous m’écrirez et je vous répondrai un billet tous les soirs pour vous donner mon bulletin. Vous m’écrirez également tous les soirs.

Les lettres mettent vingt-quatre heures à faire le chemin. Ce sera une manière de vous faire prendre patience.

Vous êtes recommandé à mes amis et il est ordonné à mes domestiques de vous recevoir, héberger, servir, aimer et honorer, sous peine de mort. Vous vous installerez dans la meilleure chambre possible. Puis vous vous promènerez, puis vous lirez, puis vous m’écrirez ; installez-vous à cet effet dans mon cabinet.

Puis vous préparerez la maison à nous recevoir; car nous arriverons trois ou quatre, et je ne crois pas qu’il y ait une chambre potable pour mes hôtes. Je vais joindre ici une note de tous les travaux que je vous confie. Vous serez secondé par ma duègne, Rosalie, femme intelligente, active et revêche, qui aime à être employée aux grandes choses et qui vous adorera. Voilà !

Puis vous serez philosophe, puis vous mènerez la vie de l’ermite et du pèlerin, puis vous serez bien certain que j’enrage pour deux raisons : la première, parce que je vous fais attendre ; la seconde, parce que mon fils est malade. Je hais Paris, j’y meurs de spleen et je n’y resterai pas une heure de plus qu’il ne faudra. J’y suis d’une humeur massacrante, d’un caractère insupportable, toujours affairée, obsédée, pestant d’être détournée de mes amis par une foule de sots, ne faisant ni ce que je veux, ni ce que je dois, en grillant de secouer la boue de cette ville maudite.

S’il ne fait pas plus chaud dans la vallée Noire, du moins nous aurons de beaux brouillards et de superbes bruits de vent dans les arbres.

J’ai pleuré toute la nuit dernière dans ma chambre d’auberge, uniquement par désespoir de ne pas voir le ciel et de ne pas entendre souffler l’air. Si je ne sais quel incident prolongeait mon séjour ici d’un certain nombre de jours, vous le sauriez aussitôt et vous tiendriez me rejoindre rue Laffitte, 21. — Voilà mes précautions prises. — A la garde de Dieu ! Il est impossible que nous échappions encore cette fois l’un à l’autre, si vous avez un aussi vif désir que moi de serrer une main amie.

Tout ce que vous m’annoncez de vous me convient de plus en plus, surtout s’il est bien certain que vous ne cultivez pas les belles-lettres. J’en ai plein le dos. Ainsi nous nous entendrons.

Adieu, au revoir. Tout à vous de cœur.

GEORGE.

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