Lettre écrite par George Sand à Mademoiselle De Rozières le 15/10/1841 à Nohant

A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, AU CHÂTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS).
Nohant, 15 octobre 1841.

Chère amie,

Je me décide à retourner à Paris à la fin du mois, pour faire un bail relatif à la patraque de maison que j’ai à Paris, rue de la Harpe, et dont je veux régler les revenus. Je tâcherai d’arranger mes autres affaires de manière à passer quelques mois près de vous. Ainsi ne faites pas mon oraison funèbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitié qui ferait revivre les morts.

Il est bien vrai que j’ai été sur le point de m’ensevelir à Nohant pour cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas plus brillantes ; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour suppléer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir éloignée de mes enfants.

Vous seriez venue me voir, chère bonne, je me le dis avec reconnaissance ; mais j’aime mieux aller vous voir, parce que ce sera pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si vous voulez n’être pas trop mondaine, j’irai bien souvent jaser et fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d’être bien sage et bien retirée, ce n’est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu’à cause de vous et de votre santé, que l’air, la campagne et l’absence de tracasseries ont rétablie, comme je m’y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend les nerfs et nous tue à la longue. Ah! que je le hais, ce centre des lumières ! je n’y mettrais jamais les pieds, si les gens que j’aime voulaient prendre la même résolution.

N’attendez pas Horace dans la Revue : Buloz exigeait des corrections que je n’ai pas voulu faire et je l’ai envoyé paître.

Qu’est-ce que cette réaction en Espagne ? est-ce un puff politique ? est-ce une affaire qui peut entraîner ce malheureux pays dans de nouveaux désastres ? O familles royales ! quel exemple de vertus domestiques vous savez donner ! c’est chez vous seules qu’on voit le frère s’armer contre le frère et la mère contre la fille ! Jusques à quand ces champignons vénéneux couronnés épuiseront-ils, à leur profit, tous les sucs de l’humanité !

Mais je vous écris cela pendant que vous êtes dans le sein de votre famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement, chère amie. On ne se corrige pas quand on n’a pas été formé de bonne heure aux idées de progrès. Pourvu qu’on soit bon, c’est beaucoup. Je crois que vous m’avez toujours dit que vos sœurs vous aimaient : je m’en réjouis parce qu’elles seront forcées d’aimer en vous le monstre révolutionnaire et progressif.

Bonsoir donc, bonne et chère amie. Embrassez pour moi mon gros Manoël quand vous lui écrirez, et ce scélérat de petit Gaston quand vous le verrez.

J’ai encore Solange avec moi ; je la ramènerai à Paris. Maurice part pour Nérac et viendra bientôt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie, afin que Paris me semble supportable.

Papet est au fond des forêts, dans Erymanthe pour le moins, chassant le sanglier. Chopin est à Paris, et il est retombé, comme il dit, dans ses triples croches.

A vous.

G.

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