Lettre écrite par George Sand à Hippolyte Chatiron le 17/04/1835 à Nohant

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRÈS PARIS.
Nohant, 17 avril 1835.

Je suis ici très calme et très bien, mon cher vieux. Tout le monde se porte bien, boit, rit et braille ; il ne manque que toi. Où es-tu ? Laisseras-tu donc bouter le vin du cru ? Viendras-tu au moins passer les vacances ? J’ai besoin de toi, non seulement pour m’amuser tout à fait, mais encore pour m’aider à réinstaller et à arranger la maison comme elle doit être ; car je n’entends pas grand’chose aux affaires d’ici. Nous en causerons en attendant à Paris, où je serai dans les premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je m’en aille en Suisse, d’où je reviendrai pour les vacances de mes mioches.

J’ai fait connaissance avec Michel, qui me paraît un gaillard solidement trempé pour faire un tribun du peuple1. S’il y a un bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le connais-tu ?

Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury a une fille charmante, une femme idem. Madame Charles est encore grosse. Le père Duvernet se meurt ; j’en suis très peinée, c’est un vieux débris de notre ancien Nohant qui s’en va rejoindre notre père et notre grand’mère. En outre, c’est un brave homme qui manquera beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Félicie reste près d’elle. Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider à transporter leur nouvelle résidence. Par la même occasion, elle plantera une corne ou deux à son imbécile de mari, si elle en trouve l’occasion. Que n’es-tu là, consolateur de la beauté délaissée ! M. de… s’en serait chargé, si elle eût été tant soit peu bien née ; mais c’était trop d’honneur pour une roturière, et il attend que la duchesse de Berri vienne à B… pour déranger sa cravate et sa vertu.

Ton fils Duplomb va, dit-on, revenir ; il envoie en présent des perruches aux dames de la Châtre : c’est un cadeau ironique et facétieux comme lui ; Fleury a manqué étouffer M. Vilcocq2 en l’embrassant, Bengali3 rossignolise toujours en faisant des œillades à tout le sexe en particulier et en général. Son frère est toujours mon vieux de prédilection. Voilà l’état des affaires ; si celles des cabinets d’Europe allaient aussi bien, on n’aurait plus besoin de diplomates.

Quand tu seras là, nous serons au grand complet ; il faudra t’occuper de marier Hydrogène4 et tâcher de le fixer au pays.

Adieu, mon vieux ; je t’embrasse mille fois, ainsi que ta femme et Léontine. Il faut l’amener absolument aux vacances.

  1. Au sens figuré un tribun est un orateur populaire. Consulter Mediadico. []
  2. Marchand de vins. []
  3. Charles Rollinat. []
  4. Adolphe Duplomb, pharmacien. []

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