Lettre écrite par George Sand à Franz Liszt le 18/08/1836 à Nohant

A M. FRANZ LISZT, A GENÈVE.
Nohant, 18 août 1836.

J’ai failli vous arriver le jour du concert. Qu’eussiez-vous dit, si, au milieu du grand morceau brillant de Puzzi-Primo, je fusse entrée avec mes guêtres crottées et mon sac de voyage, et si je lui eusse frappé sur l’épaule au point d’orgue ?

Puzzi-Primo ne se fût pas déconcerté, accoutumé qu’il est à braver insolemment les regards d’un public infatué de lui ; voire d’un public de métaphysiciens, de Genevois. Mais Puzzi-Secondo, moins blasé sur le triomphe et moins certain de la douce bienveillance des demoiselles de seize ans, eût fait une exclamation inconvenante, qui n’eût pas été dans le ton du morceau.

J’aurais eu le plus grand plaisir du monde à vous faire manquer votre rentrée et à vous faire gâcher et massacrer votre finale. J’aurais, la première, tiré un sifflet, un mirliton, une guimbarde de ma poche, et j’aurais donné au public de métaphysiciens le signal des huées. J’aurais dit : « Messieurs, je suis l’agréable auteur de bagatelles immorales qui n’ont qu’un défaut, celui d’être beaucoup trop morales pour vous. Comme je suis un très grand métaphysicien, par conséquent très bon juge en musique, je vous manifeste mon mécontentement de celle que nous venons d’entendre, et je vous prie de vous joindre à moi, pour conspuer l’artiste vétérinaire et le gamin musical que vous venez d’entendre cogner misérablement cet instrument qui n’en peut mais ».

A ce discours superbe, les banquettes auraient plu sur votre tête, et je me fusse retirée fort satisfaite, comme fait Asmodée après chaque sottise de sa façon.

Sans plaisanterie, mes chers enfants, si j’avais eu cent écus, je partais et j’arrivais à l’heure dite. Pourquoi n’avez-vous pas ouvert une souscription pour me payer la diligence ? Je vous déclare que, dans six semaines ou deux mois, si vous êtes toujours là-bas, j’irai, quelque orage qu’il fasse aux ceux, quelque calme plat qui règne dans mes finances. Vous me nourrirez bien pendant une quinzaine: je fume plus que je ne mange, et ma plus grande dépense sera le tabac. Je serais allée vous rejoindre dans le courant du mois, si je n’étais retenue ici par mes affaires.

Je prends possession de ma pauvre vieille maison, que le baron veut bien enfin me rendre (où je vais m’enterrer avec mes livres et mes cochons), décidée à vivre agricolement, philosophiquement et laborieusement, décidée à apprendre l’orthographe aussi bien que M. Planche, la logique aussi bien que feu mon précepteur, et la métaphysique aussi bien que le célèbre M. Liszt, élève de Ballanche, Rodrigues et Sénancour. Je veux, en outre, écrire en coulée et en bâtarde, mieux que Brard et Saint-Omer, et, si j’arrive jamais à faire au bas de mon nom le parafe de M. Prudhomme, je serai parfaitement heureuse et je mourrai contente. Mais ces graves études ne m’empêcheront pas d’aller voir de temps en temps mes mioches à Paris, et vous autres, là où vous serez. Hirondelles voyageuses, je vous trouverai bien, pourvu que vous me disiez où vous êtes, et je serai heureuse près de vous tant que vous serez heureux près de moi.

Je suis maintenant avec mes enfants dans la chère vallée Noire.

J’ai vu madame Liszt la veille de mon départ de Paris. Elle se portail bien et je l’ai embrassée pour son fils et pour moi. J’ai vu une fois Emmanuel, qui m’a chargée de le rappeler à votre amitié et qui m’a questionnée avec intérêt sur votre compte. On dit que notre cousin Heine s’est pétrifié en contemplation aux pieds de la princesse Belgiojoso. Sosthènes1 est mort, ou il s’est reconnu dans un passage de la lettre imprimée, car je ne l’ai pas revu depuis ce temps-là.

Moi, je me porte bien, je suis bête comme une oie. Je dors douze heures, je ne fais rien du tout que coller des devants de cheminée, encadrer des images, collectionner des papillons, éreinter mon cheval, fumer mon narghilé, conter des contes à Solange, écouter du fond d’un nuage de tabac, à travers une croûte opaque d’imbécillité et de béatitude, les pitoyables discours facétieux ou politiques de mes douze amis, tous plus bêtes que moi. De temps en temps, je me lève dans un accès de colère républicaine; mais je m’aperçois que cela ne sert à rien, et je me replonge dans mon fauteuil sans avoir rien dit.

Au fond, je ne suis pas gaie. Peut-on l’être, tout à fait, avec sa raison ? Non. La gaieté n’est qu’un excitant, comme la pipe et le café. L’être qui en use n’en est ni plus fort ni plus brillant. Tout mon désir est de m’abrutir, de m’appliquer aux occupations les plus simples, aux plaisirs les plus tranquilles et les plus modestes. Je crois que j’en viendrai aisément à bout. La vie active ne m’a jamais éblouie. Elle m’a fait mal aux yeux; mais elle ne m’a pas obscurci la vue. J’espère vieillir en paix avec moi-même et avec les autres.

Bonsoir, mes enfants ; soyez bénis. À vous !
GEORGE.

  1. Sosthènes de la Rochefoucauld. []

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