Lettre écrite par George Sand à Marie Dorval le 18-24/07/1833 à Paris

A MARIE DORVAL
[Paris, 18 et 24 juillet 1833]

Ma chère,

Où es-tu ? Que deviens-tu ? Je ne peux pas mettre la main sur un journal qui me parle de toi, et pourtant beaucoup de journaux doivent en parler ; tu dois avoir des succès énormes, car tu es belle, tu es ange et tout ce qui te voit doit t’admirer et t’adorer. Mais je ne sais où tu es ; je viens d’écrire trois lignes à M. de Vigny1 pour le savoir, afin de t’adresser cette lettre. Pourquoi es-tu partie, méchante, sans me dire adieu, sans me donner un itinéraire de tes courses, afin que je puisse courir après toi ? Ton départ sans adieux m’a fait de la peine. J’étais dans une veine de spleen. Je me suis figuré que tu ne m’aimais pas. J’ai pleuré comme un âne. Depuis que tu es partie, je ne sais pas tout ce qu’on m’a dit pour me persuader de ne pas t’aimer. Conçois-tu qu’on s’amuse à vous faire souffrir ? Des gens que je connais à peine et qui ne te connaissent pas du tout m’ont dit et écrit que tu me trahissais ! Trahir quoi ? Ils en ont plein la bouche. Qu’ils sont butors, n’est-ce pas ? Je n’ai pas écouté et pas retenu un mot de tout cela2, et leur bêtise m’a rendu le bon sens. Je me suis dit que tu ne pouvais pas m’avoir oubliée, que tu n’avais pas eu le temps de venir me voir, et que j’aurais dû aller chez toi. Qu’est-ce qu’une amitié qui craint d’être indiscrète, qui fait des façons, qui compte les visites ? Je suis une sotte. Il faut me le pardonner, vois-tu. J’ai e mauvais côtés dans le caractère, mais j’ai le cœur capable de t’aimer, je le sens bien. J’examine en vain les autres, je ne vois rien qui te vaille. Je ne trouve pas une seule nature franche, vraie, forte, souple, bonne, généreuse, gentille, grande, bouffonne, excellente, complète comme la tienne. Je veux t’aimer toujours, soit pour pleurer, soit pour rire avec toi. Je veux aller te trouver, passer quelques jours où tu es. Où es-tu ? Où faut-il que j’aille ? Ne t’ennuierai-je pas ? Bah ! ça m’est égal, d’ailleurs ; je tâcherai d’être moins maussade qu’à l’ordinaire. Si tu es triste, je serai triste ; si tu es gaie, vive la joie ! As-tu des commissions à me donner ? Je t’apporterai tout Paris si j’ai de quoi l’acheter. Allons, écris-moi une ligne et je pars. Si tu as quelque affaire où je sois de trop, tu m’enverras travailler dans une autre chambre. Je sais m’occuper partout. On me dit de me méfier de toi, on t’en a dit autant de moi sans doute ; eh bien ! envoyons-les tous faire f….. et ne croyons que nous deux. Si tu me réponds vite en me disant pour toute littérature : Viens ! je partirai, eussé-je le choléra ou un amant.

A toi toujours.

George.

18, jeudi soir.

P.S. — Le 24. Mon enfant, ce n’est qu’aujourd’hui que ton M. de Vigny a daigné faire venir Planche chez lui pour lui dire de me dire que je pouvais t’écrire poste restante à Laon. Il a ajouté que, si je voulais le savoir, j’aurais pu le trouver dans le Vert-Vert ; mais je ne lis pas souvent le Vert-Vert, moi, et puis cela ne me disait pas si tu serais encore là quand ma lettre y arriverait ! Pourquoi craint-il de se compromettre en me répondant une ligne ? Quand un mot de M. de Vigny, constatant qu’il a su en juillet 1833 que tu étais à Laon resterait dans mes papiers, en quoi sa mémoire serait-elle attaquable ? Comment un homme de cette taille a-t-il de ces petites manières ? J’aurais pu écrire à M. Merle ; mais il m’aurait dit peut être : « Ma femme a dû vous le dire la veille de son départ, car elle a été vous voir ». Tu sais quelle énorme bêtise j’ai faite une fois, à propos d’une visite que tu étais censée m’avoir rendue et que j’ai démentie. Je craignais de tomber dans quelque quiproquo semblable. Je ne pouvais pas penser que j’effaroucherais M. de Vigny en lui demandant où tu résidais, Princesse ! Moi qui lui ai souvent parlé de toi avec abandon et à qui il a laissé voir tant d’attachement et d’enthousiasme pour toi !

Je ne suis pas piquée contre lui ; j’ai bien autre chose à faire que de m’étonner. Tu lui diras de ma part seulement qu’il a tort de craindre de m’écrire ce qu’il oserait bien me dire. Vois ! Quelle affaire à propos de rien ! Tout cela, c’est pour te dire que je suis toujours prête à t’aller voir si tu réponds : « Oui, sois la bienvenue ». Adieu, chérie.

  1. Vigny, amant de Marie Dorval, se montrait très jaloux ; il a noté en tête de cette lettre que Dorval lui a transmise : « Mme Sand piquée de ce que je ne lui ai pas répondu » ; puis dans l’espace avant le post-scriptum : « (Mad. Sand) j’ai défendu Marie de répondre à cette Sapho lui l’ennuie ». Dorval était partie du 8 juillet au 8 août en tournée dans le Nord de la France. []
  2. Dans son carnet intime, Sand note cependant : « Vous dites qu’elle m’a trahi. Je le sais bien, mais vous, mes bons amis, quel est celui d’entre vous qui ne m’a pas trahi ? Elle ne m’a encore trahi qu’une fois et vous, vous m’avez trahi tous les jours de votre vie » (Sketches and hints, dans Œuvres autobiographiques, t. II, p. 609). []

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