Lettre écrite par George Sand à Madame Marliani le 20/05/1839 à Marseille

À MADAME MARLIANI, À PARIS.
Marseille, 20 mai 1839.

Mon amie,

Nous arrivons de Gênes, par une tempête affreuse. Le mauvais temps nous a tenus en mer le double du temps ordinaire ; quarante heures d’un roulis tel que je n’en avais vu depuis longtemps. C’était un beau spectacle, et, si tout mon monde n’eût été malade, j’y aurais pris un grand plaisir.

Gênes n’a rien perdu à mes yeux de ce qu’elle était dans mes souvenirs : magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins échafaudés les uns sur les autres, avec ce caractère tout particulier qui lui est propre.

Pendant que nous essuyions cet orage, vous étiez, vous autres tous, préoccupés d’orages bien plus sérieux que nous ignorions. Nous avons appris, en arrivant chez le docteur Cauvière (où nous nous reposons de nos fatigues), tout ce qui s’était passé en France durant notre absence. Au delà de la frontière, il y a comme une muraille de la Chine, entre les nouvelles de la civilisation et l’immobilité du vieux monde. Mais ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes généreuses et folles inutilement sacrifiées ! encore du temps perdu! encore un bon coup de vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inévitable, mais trop tardif !

Nous partons après-demain matin pour Nohant. Adressez-moi là votre prochaine lettre ; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivée de Châlon à Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.

On me cherche la brochure de l’abbé de Lamennais ; mais on ne la trouve pas encore. Marseille est très arriérée. Le docteur Cauvière lit l’Encyclopédie1 et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va dans toute la ville prônant cette doctrine, et il me remercie de l’avoir initié. Il rêve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu’il se reproche de n’avoir pas connu plus tôt.

C’est un bien digne homme que ce docteur ; je le quitte avec regret ; mais j’ai besoin de retrouver une vie plus assise.

Je n’aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions où je pouvais les aimer. Je ne suis plus garçon ; une famille est singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents.

Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant ; faites, ma chérie, que j’y trouve une lettre de vous.

  1. Cette Encyclopédie nouvelle ne fut pas continuée. []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *