Lettre écrite par George Sand à François Rollinat le 20/09/1834 à Nohant

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHÂTEAUROUX.
Nohant, 20 septembre 1834.

Je voulais t’écrire une longue lettre tout de suite après ton départ ; mais je n’ai trouvé aucun argument à te donner en faveur de mes idées. Il ne s’agit là que d’un sentiment, que d’un instinct d’héroïsme qui est exceptionnel tout à fait, et dont je n’oserais parler sérieusement avec plus de trois personnes à ma connaissance.

Je n’ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique ; mais, dès le jour où je t’ai connu, j’ai senti une de ces sympathies rares, profondes et invincibles que rien ne peut altérer ; car plus on s’approfondit, plus on se connaît identique à l’être qui l’inspire et la partage. Je ne t’ai pas trouvé supérieur à moi par nature ; sans cela, j’aurais conçu pour toi cet enthousiasme qui conduit à l’amour. Mais je t’ai senti mon égal, mon semblable, mio compare, comme on dit à Venise.

Tu valais mieux que moi, parce que tu étais plus jeune, parce que tu avais moins vécu dans la tourmente, parce que Dieu t’avait mis d’emblée dans une voie plus belle et mieux tracée. Mais tu étais sorti de sa main avec la même somme de vertus et de défauts, de grandeurs et de misères que moi.

Je connais bien des hommes qui te sont supérieurs ; mais jamais je ne les aimerai du fond des entrailles comme je t’aime. Jamais il ne m’arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les étoiles, sans que mon esprit ou mon cœur ait un instant de dissidence ou d’antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs entretiens, combien de fois nous les avons prolongés jusqu’au jour, sans qu’il s’éveillât en moi un élan de l’âme qui n’éveillât le même élan dans la tienne, sans qu’il vînt à mes lèvres l’aveu d’une misère pareille.

L’indulgence profonde et l’espèce de complaisance lâche et tendre que l’on a pour soi-même, nous l’avons l’un pour l’autre. L’espèce d’engouement qu’on a pour ses propres idées et la confiance orgueilleuse qu’on a pour sa propre force, nous l’avons l’un pour l’autre. Il ne nous est pas arrivé une seule fois de discuter quoi que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l’un de nous est adopté par l’autre aussitôt, et cela, non par complaisance, non par dévouement, mais par sympathie nécessaire.

Je n’ai jamais cru à la possibilité d’une telle adoption réciproque avant de te connaître, et, quoique j’aie de grands, de nombreux et de précieux amis, je n’en ai pas trouvé un seul (à moins que ce ne fût un enfant n’ayant encore rien senti et rien pensé par lui-même) dont il ne m’ait fallu conquérir l’affection et dont il ne me faille la conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort sur moi-même.

Il est heureux que l’humanité soit faite ainsi et que toutes ces différences s’y trouvent nuancées à l’infini, afin que les hommes adoucissent leurs aspérités par le frottement mutuel et se fassent des règles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres.

Mais, quand deux créatures identiques se rencontrent face à face, quand, après un jour de tête-à-tête, elles s’aperçoivent avec surprise et enchantement qu’elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire souffrir, quelles actions de grâces ne doivent-elles pas rendre à Dieu ! car il leur a accordé une faveur d’exception ; il leur a fait, dans la personne de l’ami, un don inappréciable, que la plupart des hommes cherchent en vain.

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