Lettre écrite par George Sand à Charles Duvernet le 21/05/1832 à Paris

A CHARLES DUVERNET
[Paris, 21 mai 1832]

Vous avez dû recevoir, mon bon camarade, un exemplaire d’Indiana. je n’ai pu y joindre une lettre pour vous. J’étais trop occupée avec le brocheur, le satineur, l’imprimeur, l’éditeur, le compositeur, le prote et les journalistes, pour avoir un instant de loisir et de bien-être. Enfin j’en ai fini avec toutes ces corvées et je touche mon modeste salaire sans trop m’occuper de ma gloire ou de ma honte, de mon succès ou de ma chute. Tout ce que je désire c’est de passer inaperçue dans cette foule de livres nouveaux mauvais ou médiocres qui paraissent par bataillons et qui portent la dévastation, l’ennui, le dégoût et la mort dans l’âme des honnêtes lecteurs. Pour moi vous le savez, le métier d’écrivain, c’est trois mille livres de rente pour acheter en sus du nécessaire, des pralines à Solange et du bon tabac pour mon f… nez. Latouche me fait des scènes épouvantables1. Il arrive d’Aulnay à 4 h. du matin pour me dire des injures, pour me traiter de buse, de cruche, de perruque, d’oie, de taupe, d’huître etc., pour me reprocher de n’avoir pas soif de gloire, amour de l’art, faim de célébrité, pour me dire que j’eusse fait un livre admirable avec du temps, et ses conseils ; Et en attendant (que je lui dis) de quoi vivrai-je ? — Mangez de l’herbe (qui dit). Ça me va (que je dis) mais c’est un peu sèche et Solange n’a pas d’aussi longues dents que moi pour brouter — et là-dessus (que je dis) allez-vous en paître. Fin finale, je ne sais pas encore ce qu’il pense d’Indiana vu qu’il ne l’a pas encore lu. Janin dit que c’est admirable et il ne le lit pas. Balzac prétend que c’est sublime et il ne le lira jamais. Faites en autant mon ami, et qu’il n’en soit plus question.

Ce bon Latouche m’a dit avoir reçu de vos nouvelles. Il prétend que quand vous avez faim ou soif votre père répond : Prends une femme. — Mais j’ai des cors au pieds ? — Prends une femme. — J’ai des insomnies. — Prends une femme. — Je suis un grand pécheur, que Dieu me fasse miséricorde. — Prends une femme et fais ton purgatoire ici-bas. Amen.

Voilà ce que raconte Latouche d’après la vie de l’auteur écrite par lui-même. Mon cher ami prenez donc une femme, prenez en deux, prenez en trois, prenez en cent ; moi je connais beaucoup de filles à marier, mais elles sont pauvres et ne veulent point de maris pauvres, les garçons riches ne veulent que des femmes riches. Tout cela me paraît assez difficile à arranger. Tout bien considéré, commence à croire que l’argent ne donne pas la liberté, que la misère la donne encore moins. Où est-elle ? je ne sais, peut-être dans la lune. Peut-être dans cette belle large étoile que nous regardions ensemble du perron du Coudray, un soir de l’été passé. Si les amis s’y retrouvent, s’ils y peuvent vivre un peu moins séparés, un peu moins garrottés à part les uns des autres, que sur cette terre, tâchons d’y aller un jour s’il plaît à Dieu.

Vous serez étonné peut-être de trouver un G. au lieu d’un J. accolé au nom de Sand sur la couverture de mon livre. Si vous tenez à en savoir la cause la voici. George Sand c’est moi, Jules Sand c’est mon frère. Nous commençons à connaître malgré nous assez de gens dans le monde artiste. Jules qui trouve mes productions charmantes ne veut pas s’en pavaner. Moi qui trouve mes productions stupides je ne veux pas l’en déshonorer. Un combat de délicatesse, de modestie et de générosité, le plus touchant qu’on ait encore vu depuis celui d’Oreste et Pylade en face du supplice, a eu entre nous deux cette issue. Par honte de lui, il ne veut point signer mes œuvres, par honte de moi je ne veux point les signer de son nom. Voilà. Si l’on vous demande à La Châtre ce que cela signifie, à quoi riment ces initiales, vous répondrez ce que vous voudrez. Cela ne nous regarde pas, nous n’avons de compte à rendre qu’aux acheteurs qui nous éditent, aux journalistes qui nous signalent, aux libraires qui nous marchandent. Ces gens-là avec leurs arguments irrésistibles ont des influences immédiates sur nos destinées, au lieu que tous les caquets de La Châtre ne peuvent faire tomber un cheveu de nos têtes, un sou de nos poches. Nous sommes comme votre père avec son prends une femme, nous disons prenez mon ours2, et les commerçants littéraires nous répondent prenez un nom. Un nom vous le savez c’est une marchandise, une denrée, un fonds de commerce.

En voilà bien trop sur mon compte et je suis bien lasse d’entendre parler de moi. Parlez-moi donc de vous, mon ami. Que faites-vous ? jouez-vous encore la comédie3 ? C’est un plaisir qui doit s’épuiser comme tous ceux de ce monde, et s’il dure encore à La Châtre ce doit devenir pour vous une tâche, un métier, une fatigue. Toutefois je puis me tromper. Si votre troupe s’est recrutée de beautés féminines, c’est peut-être différent. Contez-moi vos amusements si vous en avez, vos fredaines si vous en faites, vos ennuis s’il vous en reste. Moi je ne vous conte rien parce que je n’ai qu’une vie douce, heureuse, et calme quand je peux tirer mon nez des infâmes paperasses et me sentir exister. Ma petite fille est plus rose, plus grasse, plus gaie qu’à Nohant. Paris lui plaît fort. Sur le même balcon que nous4, végète une estimable famille avec cinq ou six beaux enfants qui ont pris la mienne en adoration et qui lui créent une vie de délices, de colin-maillard, de joies pures, de confitures, de poupées, de jouissances ineffables dans tous les genres. C’est une grande source de bonheur pour moi que la société de ma grosse drôlesse. Elle a bien ses lubies et quelquefois si absurdes, si enracinées qu’on la prendrait pour une grande personne. Je la dorlote, je la gâte, je la torche, je la fouette, je la pomponne, je la berce, je la bourre. C’est un ménage superbe, aussi bête, aussi niais, aussi ridicule que si j’étais une bonne mère et une femme honnête.

Bonsoir mon bon Charles. Je ne vous dis rien de la part de Jules. Je l’ai envoyé malgré lui rire aux Variétés avec des camarades. Comme il veut vous écrire lui-même, je ne l’attendrai pas pour fermer ma lettre. Ne nous en veuillez pas si nous sommes si paresseux pour écrire. Nous travaillons avec l’encre et le papier. Aussi nous avons l’encre et le papier en horreur, comme des forçats leur boulet, comme des chevaux leur brancard. Il faut bien vous aimer pour se décider à lever l’interdit que nous avons mis sur notre correspondance. Dépêchez-vous de nous écrire afin de nous réconcilier avec l’encre et le papier, ces instruments de notre supplice, ces remords palpables de nos forfaits littéraires. Dites-nous que vous exigez faire exception à notre système de mutisme épistolaire et nous oserons vous écrire, quelque abrutis que nous soyons. Adieu mon camarade. Je vous embrasse de tout mon cœur. Rendez-le pour moi à votre mère.

  1. Sand à raconté dans Histoire de ma vie (V, 1) une des scènes de Latouche à propos d’Indiana, qui venait de paraître (BF 19 mai 1832) sous la signature G. Sand. []
  2. « Prenez mon ours ! », fameuse réplique du vaudeville de Scribe, L’Ours et le pacha (1820). []
  3. Duvernet anima longtemps une troupe de comédiens amateurs. []
  4. Sand habite alors 25 quai Saint-Michel, au cinquième étage, « trois jolies petites chambres sur la rivière avec une vue magnifique et un balcon » (Histoire de ma vie, IV, 13). []

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