Lettre écrite par George Sand à Alfred Tattet le 22/03/1834 à Venise

A ALFRED TATTET.
[Venise, 22 mars 1834]

Votre lettre me fait beaucoup de plaisir, mon cher monsieur Alfred, et je suis charmée que vous me fournissiez l’occasion de deux choses. D’abord de vous dire qu’Alfred, sauf un peu moins de force dans les jambes et de gaieté dans l’esprit, est presque aussi bien portant que dans l’état naturel. Ensuite de vous remercier de l’amitié que vous m’avez témoignée, et des moments agréables que vous m’avez fait passer en dépit de toutes mes peines. Je vous dois les seules heures de gaieté et d’expansion que j’aie goûtées dans le cours de ce mois si malheureux et si accablant. Vous en retrouverez de meilleures dans votre vie ; quant à moi, Dieu sait si j’en rencontrerai jamais de supportables. Je suis toujours dans l’incertitude où vous m’avez vue, et j’ignore absolument si ma vieille barque ira échouer en Chine, ou à toute autre morgue, questo non importa1, comme dirait notre ami Pagello, et je vous engage à vous en soucier fort peu. Gardez-moi seulement un bon souvenir du peu de temps que nous avons passé à bavarder au coin de mon feu, dans les loges de la Fenice, et sur les ponts de Venezia la Bella2, comme vous dites si élégamment. Si quelqu’un vous vous demande ce que vous pensez de la féroce Lélia, répondez seulement qu’elle ne vit pas de l’eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d’Islande3 ; dites qu’elle vit de poulet bouilli, qu’elle porte des pantoufles le matin et qu’elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul de l’avoir vue souffrir et de l’avoir entendue se plaindre, comme une personne naturelle. — Vous m’avez dit que cet instant de confiance et de sincérité était l’effet du hasard et du désœuvrement. Je n’en sais rien, mais je sais que je n’ai pas eu l’idée de m’en repentir, et qu’après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, j’ai été touchée de l’intérêt avec lequel vous m’avez écoutée. Il y a certainement un point par lequel nous nous comprenons : c’est l’affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. Qu’elle soit heureuse, c’est tout ce que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j’en doute pour ma part. C’est en quoi nous différons ; et c’est en quoi je vous envie. Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera en lui-même plus qu’il ne perdra en moi. Il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.

En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous n’aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. Alfred s’en afflige beaucoup, et moi, je le regrette réellement. Nous aurions été tranquilles et allegri4 avec vous, au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas encore à quoi nous forcera l’état de sa santé physique et morale. Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d’affection. Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors je suis près de lui entre deux écueils : celui d’être trop aimée et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l’être pas assez, sous un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage me disent donc qu’il faut que je m’en aille à Constantinople, à Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi et qu’il m’accuse d’avoir eu trop de force ou d’orgueil, dites-lui que le hasard vous vous a amené auprès de son lit dans un temps où il avait la tête encore faible, et qu’alors, n’étant séparé des secrets de notre cœur par un paravent, vous avez entendu et compris bien des souffrances auxquelles vous avez compati, dites-lui que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil n’a pas pu cacher. Dites-lui qu’au milieu des rires que votre compassion ou votre bienveillance cherchait à exciter en elle, un cri de douleur s’est échappé une ou deux fois du fond de son âme pour appeler la mort.

Mais je vous ennuie avec mes bavardages, et peut-être vous aussi, vous penserez que, par habitude, j’écris des phrases sur mon chagrin. Cette crainte-là est ce qui me donne ordinairement de la force et une apparence de dédain. Je sais que je suis entachée de la désignation de femme de lettres, et, plutôt que d’avoir l’air de consommer ma marchandise littéraire par économie, dans la vie réelle, je tâche de dépenser et de soulager mon cœur dans les fictions de mes romans ; mais il m’en reste encore trop, et je n’ai pas le droit de le montrer sans qu’on en rie. C’est pourquoi je le cache ; c’est pourquoi je me consume et mourrai seule comme j’ai vécu. C’est pourquoi j’espère qu’il y a un Dieu qui me voit et qui me sait, car nul homme ne m’a comprise, et Dieu ne peut pas avoir mis en moi un feu si intense pour ne produire qu’un peu de cendres.

Ensuite, il y a des gens qui prennent tout au sérieux, même la mort, et qui vous disent : « Cela ne peut pas être vrai, on ne peut pas plaisanter et souffrir, on ne peut pas mourir sans frayeur, on ne peut pas déjeuner la veille de son enterrement ». Heureux ceux qui parlent ainsi. Ils ne meurent qu’une fois et ne perdent pas le temps de vivre à faire sur eux-mêmes l’éternel travail de renoncement, ce qui est, après tout, la plus stupide et la plus douloureuse des opérations.

A propos d’opérations, l’illustrissimo professore Pagello vous adresse mille compliments et amitiés ; je lui ai traduit servilement le passage sombre et mystérieux de votre lettre où il est question de lui et de Mademoiselle Antonietta [Fusinato], sans y ajouter le moindre point d’interrogation, sans chercher à soulever le voile qui recouvre peut-être un abîme d’iniquités. Le docteur Pagello a souri, rougi, pâli ; les veines colossales de son front se sont gonflées, il a fumé trois pipes ; ensuite il a été voir jouer un opéra nouveau de Mercadante à la Fenice, puis il est revenu, et, après avoir pris quinze tasses de thé, il a poussé un grand soupir et a prononcé ce mot mémorable que je vous transmets aveuglément pour que vous l’appliquiez à telle question qu’il vous plaira : Forse !5

Ensuite, je lui ai dit que vous pensiez beaucoup de bien de lui, il m’a répondu qu’il en pensait au moins autant de vous, que vous lui plaisiez immensamente6 et qu’il était bien fâché que vous ne vous fussiez pas cassé une jambe à Venise, parce qu’il aurait eu le plaisir de vous la remettre et de vous voir plus longtemps. J’ai trouvé que son amitié allait trop loin, mais j’ai partagé son regret de vous avoir si tôt perdu.

Je n’écris pas à Sainte-Beuve parce que je ne me sens pas le courage de parler davantage de mes chagrins, et qu’il m’est impossible de feindre avec lui une autre disposition que celle où je suis. Mais si vous lui écrivez, remerciez-le pour moi de l’intérêt qu’il nous porte. Sainte-Beuve est l’homme que j’estime le plus ; son âme a quelque chose d’angélique et son caractère est naïf et obstiné comme celui d’un enfant. Dites-lui que je l’aime bien ; je ne sais pas si je le verrai à Paris ; je ne sais pas si je le reverrai jamais.

Ni nous non plus, mon cher ; mais pensez à moi quelquefois, et tâchez d’en penser un peu de bien avec ceux qui n’en penserons que trop de mal. Je ne vous dis rien de la part d’Alfred ; je crois qu’il vous écrira de son côté. Amusez-vous bien, courez, admirez et surtout ne tombez pas malade.

T[out] à v[ous]

George Sand

22 mars

Écrivez-moi à Paris, quai Malaquais, 19, si vous avez quelque chose à me dire.

  1. La lettre est truffée d’expressions italiennes : questo non importa (peu importe). []
  2. Venezia la Bella est le titre d’un roman d’Alphonse Royer paru en janvier 1834. []
  3. Le héros du roman Han d’Islande (1823) de Victor Hugo est un monstre de cruauté, assoiffé de sang. []
  4. allegri : joyeux []
  5. Forse : peut-être. []
  6. immensamente : énormément []

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