Lettre écrite par George Sand à Marie Dorval le 22/06/1833 à Paris

A MARIE DORVAL
[Paris,] Samedi [22 juin 1833]

Chère amie, tu t’es confessée à moi, je veux me confesser à toi à mon tour. Hier dans la chaleur de la discussion, contrariée de voir le mot relatif à M[érimée]1 revenir toujours entre Dumas et Buloz, comme un fait avéré, il m’est échappé de dire : Eh bien, Marie a parlé. Je ne lui en veux pas, mais à l’avenir je saurai me taire. — Après l’avoir dit j’en ai été fâchée d’abord parce que je ne le pensais pas. Tu sais que la colère fait exagérer, par conséquent mentir. Et puis parce que j’ai pensé que Dumas te le redirait et le dénaturerait sans doute, ce vilain mot que je rétracte. Je n’ai rien à te pardonner. Tu n’as pas voulu me nuire, tu n’as pas de torts envers moi. Et puis ma confiance en toi ne peut pas être altérée par une étourderie de ta part. Avertie par le chagrin que celle-ci m’a causé, tu seras plus prudente à l’avenir. Voilà tout. Mon Dieu, nous sommes tous capables de fautes involontaires. Dans une vie difficile et douloureuse comme la nôtre, il arrive souvent que notre pauvre nature n’a pas la force de supporter tant de fatigues et de préoccupations.

Sois tranquille pourtant, Marie. Jamais un mot de ma bouche, jamais une ligne de ma main ne trahiront tes secrets. Moins agitée que toi, jetée dans une destinée moins brillante et moins orageuse, j’aurai peu de mérite à n’être jamais coupable envers toi, de la légère faute dont tu t’es accusée et que je suis heureuse d’oublier à jamais.

N’écoute pas le mal qu’on voudra te dire de moi. Tu me connais mieux que personne. Tu sais mes défauts, mes égoïsmes, mes humeurs chagrines, mais tu sais aussi que je suis capable d’affections vraies, que je me suis dévouée bien des fois. Je ne crie pas sur les toits l’histoire de ma vie, quelques-uns la savent. Tu es de ceux-là. Laisse dire ceux qui ne me connaissent pas. N’inquiète pas tes oreilles de leurs propos, mais ferme leur ton cœur, souviens-toi de m’avoir vue pleurer sur tes douleurs, moi qui suis si peu expansive et dont les yeux sont si secs, d’ailleurs si tu ne crois pas à mon amitié, essaye-la, mets-moi à l’épreuve et tu verras. Enfin ne te laisse pas ébranler par les condamnations de ceux à qui je déplais. Ils ont raison sans doute de ne pas m’aimer, je ne suis pas aimable et quoique pour échapper au ridicule, pour établir ma liberté dans le monde, je semble me tourmenter de ses arrêts, après tout, vois-tu, en ce qui me concerne personnellement, je ne suis capable d’aucune aigreur contre ceux-là qui prennent la peine de me diffamer. Que m’importe si les deux ou trois personnes que j’aime demeurent indulgentes envers moi et fidèles au dévouement qu’elles m’ont promis ? Tu es la seule femme que j’aime, Marie : la seule que je contemple avec admiration, avec étonnement. Tu as des défauts que j’aime et des vertus que je vénère. Seule parmi toutes celles que j’ai observées attentivement, tu n’as jamais un instant de petitesse, ou de médiocrité.

Ne m’abandonne jamais. Mon cœur ne s’ouvrirait pas à de nouvelles illusions, si tu détruisais la confiance que j’ai en toi. Adieu chère âme. Je t’embrasse quand même.

  1. Après la brève liaison avec Mérimée qui avait tourné au fiasco, Sand aurait eu ce mot : « J’ai eu Mérimée cette nuit ; n’est ce pas grand-chose » (autre version : « J’ai eu Mérimée à cinq pieds, cinq pouces »). Ce mot, rapporté par Dorval à Alexandre Dumas, fut colporté complaisamment par ce dernier ; Sand, se sentant insultée, demanda en vain à Dumas de démentir ses propos. L’affaire faillit provoquer un duel entre Dumas et Gustave Planche, qui jouait le rôle de sigisbée auprès de Sand et passait pour son amant. []

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