Lettre écrite par George Sand à François Rollinat le 23/03/1839 à Marseille

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX.
Marseille, 23 mars 1839.

Cher ami,

Que de malheurs ! quelle fatalité sur toi ! sur moi, par conséquent ! Mon cœur saigne de toutes tes douleurs ; mais celle-là m’est personnelle aussi. Je l’aimais profondément, ton digne père, et je savais que j’avais en lui un ami au-dessus de tous les préjugés et de toutes les calomnies. Un grand cœur plein d’affections généreuses et nourrissant la foi de l’idéal.

Celui-là est de notre religion, n’en doute pas ; nous le retrouverons dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amère ! quelle qu’elle soit, nous devons la supporter ; nous avons des devoirs à remplir. Peut être la fatalité est-elle fatiguée de nous frapper. Lors même qu’elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu’à la lie. Quoi qu’il arrive de ce misérable procès dont la sentence pèse sur ta tête, tu n’auras pas de lâche faiblesse, n’est-ce pas, Pylade, mon cher, mon meilleur ami ?

Il faut que tu m’en renouvelles la promesse, que tu m’en fasses le serment. Je sais qu’il y a de quoi dépasser les forces humaines ; mais, jusqu’ici, tu as eu des forces plus qu’humaines pour lutter. D’ailleurs, il y a encore un autre sentiment que le devoir, c’est l’amitié. Tu ne voudrais pas m’abandonner, moi qui ai encore tant d’années à souffrir, et qui n’ai trouvé jusqu’ici qu’une chose inaltérable, certaine, absolue, ton amitié pour moi, et la mienne pour toi.

Ce sentiment a été un Éden où je me suis toujours réfugiée, par la pensée, contre tout le reste, contre tout ce qui m’a blessée, trahie ou quittée. Malgré les malheurs qui t’accablent, il me semble toujours qu’une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours d’automne s’écoulent dans une sainte sérénité. Les liens les plus orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus sacrés, se dénouent ou se brisent autour de nous ; c’est pour nous rapprocher sans doute.

A présent, qui pourrait nous désunir ? Une horrible injustice de l’opinion, la perte de ton état, la honte, la misère ? Non ! ce seraient, au contraire, des choses qui hâteraient le terme de ton exil dans cette vallée de douleurs et d’iniquités pour te rapprocher de mon cœur.

Je te le répète, quoi qu’il arrive, souviens-toi que j’existe et que tu es la moitié de ma vie. Tu n’as pas besoin d’argent, tu n’as pas besoin de considération, tu as un asile contre la pauvreté, et une source inépuisable d’estime en moi.

Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t’attend, et qui désire ta venue.

Adieu ; aime-moi comme je t’aime, tu pourras tout supporter !

Mes enfants t’embrassent tendrement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *