Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 24/06/1833 à Paris

A ALFRED DE MUSSET
[Paris, 24 juin 1833]

Je suis fière aujourd’hui d’avoir écrit quelques pages que vous avez lues1, Monsieur, et qui vous ont fait songer un instant. J’avais eu parfois la fatuité de croire qu’il existait entre Hassan et Raymon, entre Frank et Lélia une secrète et douloureuse fraternité. Mais outre le génie qui a présidé à vos créations, ces créations sont par elles-mêmes bien autrement belles que les miennes. Vos types de souffrance morale ont de la jeunesse, de l’avenir. Ces désirs que vous personnifiez arriveront à être la volonté. Le lecteur peut l’espérer et après avoir contemplé d’abord ces grandes pensées avec effroi, il se prend à les comprendre, à les révérer sous la forme dont vous savez les vêtir. Mes figures sont d’une réalité plus saisissable et plus grossière. Elles ont traversé ces temps de prose et de mesquinerie. Don Juan n’es‘t-il pas misérablement travesti sous l’habit de Raymon ? au lieu qu’on le retrouve dans son éclat, dans sa poésie, dans sa grandeur sous les traits que vous lui donnez. Vos peintures appartiennent à la jeunesse de l’âme. Les années, l’oubli, la moquerie, peut-être, ont effacé la vigueur et abâtardi la physionomie des miennes.

Si je réponds par de la critique littéraire à des vers si beaux de pensée et de sentiment c’est que je suis bien embarrassée de répondre aux questions du poète2 qui me les adresse. Je n’ai pas le droit de résoudre la dernière surtout, car je ne puis oublier que le poète a vingt ans, qu’il est assez heureux de douter encore, pour interroger, et que j’aurais bien mauvaise grâce à lui révéler les tristes secrets de mon expérience. Je le prierais bien de jeter les yeux dans quelques jours sur les feuilles de Lélia : mais Lélia est déjà publiée et résumée tout entière dans une strophe de Namouna3 et je tremblerais d’instruire davantage une âme si jeune et déjà si savante.

Lorsque j’ai eu l’honneur de vous voir je n’ai point osé vous engager à venir chez moi. Je crains encore que la gravité de mon intérieur vous effraie et vous ennuie. Cependant, si dans un jour de fatigue et de dégoût de la vie active vous étiez tenté d’entrer dans la cellule d’une recluse, vous y seriez reçu avec reconnaissance et cordialité.

George Sand

24 juin.

  1. Ce même jour, Musset a envoyé à Sand « quelques vers que je viens d’écrire en relisant un chapitre d’Indiana [I, 7], celui où Noun reçoit Raymon dans la chambre de sa maitresse » ; c’est le poème publié en 1878 sous le titre « Après la lecture d’Indiana (Poésies complètes, Pléiade, p.512) : « Sand, quand tu l’écrivais, où donc l’avais-tu vue, / Cette scène terrible où Noun, à demi nue, / Sur le lit d’Indiana s’enivre avec Raymon ? […] En as-tu dans le cœur la triste expérience ? »… Sand cite, quant à elle, deux héros de Musset, Hassan de Namouna, et le chasseur Frank de La Coupe et les Lèvres, tous deux publiés dans Un spectacle dans un fauteuil (1833). C’est la première lettre conservée de Sand à Musset, qui ont dû se rencontrer une semaine plus tôt. []
  2. Le poème est rédigé sous forme d’interrogations, la dernière étant : après le suicide de Noun ayant abandonné « celui qui la méprise ; / Et le cœur orgueilleux qui ne l’a comprise / Aimera l’autre en vain. N’est-ce pas, Lélia ? ». []
  3. La Revue des Deux Mondes avait publié le 15 mai plusieurs chapitres de Lélia, qui paraît en librairie à la fin de juillet. Cette strophe LVIII de Namouna a été placée en tête de la troisième partie de Lélia. []

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