Lettre écrite par George Sand à Charles Sainte-Beuve le 24/07/1833 à Paris

A CHARLES SAINTE-BEUVE.
[Paris, 24 (?) juillet 1833]

Mon ami, merci mille fois de votre lettre. Moi j’ai énormément de choses à y répondre. Ne soyez pas épouvanté et écoutez bien.

Nous ne nous connaissons pas assez, ou du moins vous ne me connaissez pas assez, car moi je comprends tout dans les autres et par conséquent ne m’étonne de rien. Vous êtes plus rigide, et vous n’avez pas tort. Mais si vous cherchez votre égal, vous serez toujours seul. Je dirai même avec plus d’humilité pour moi, si je cherche mon pareil, c’est à dire mon égal en sottise, je ferai le tour du monde en vain.

Si je vous comprends bien, vous êtes intolérant, vous souffrez des choses que nous n’approuvez pas. Bien, c’est beaucoup que d’être ainsi, et quoique je me sois quelquefois moquée de vous de ce je ne sais quoi de prêtre que vous avez dans l’esprit, j’admire cela. C’est en quoi vous ma paraissez meilleur que les amis frivoles qui ne tiennent pas à estimer pourvu qu’on les amuse. J’ai de cette rigidité quand il s’agit de choisir un ami, mais quand je l’ai pris et adopté, je le subis tel qu’il est, car les anges peuvent tomber, et je ne reconnais pas d’autre perfection absolue que celle de Dieu. Je n’ai pas d’idée enthousiaste sur l’amitié, je n’en ai pas même sur l’amour, seulement je me crois incapable d’amour désormais et capable d’amitié. Voilà pourquoi je cherchais encore des amis. Faudra-t-il que je renonce à cela aussi et que je vive de… de quoi vivrai-je ? Je voudrais bien qu’on pût me le dire.

En peu de mots voici ma vie depuis quelques mois que je vous connais. Voyons si j’ai été tellement extraordinaire, incohérente, et mystérieuse que vous ayez eu sujet de vous enfuir épouvanté et consterné.

Déjà très vieille, et encore un peu jeune, je voulais en finir avec cette lutte entre la veille et le lendemain, je voulais arranger tout de suite ma vie comme elle devait l’être toujours. J’avais comme tout le monde des jours de volonté grave et de saine résignation, mais comme tout le monde j’avais des jours d’inquiétude, de souffrance, d’ennui mortel. Ces jours-là, j’étais si déplorablement sombre et chagrine, que je désespérais de tout et que prête à m’aller noyer, je demandais au ciel avec angoisse s’il n’était pas sur la terre, un bonheur, un soulagement, même un plaisir.

Vous ne m’avez pas demandé de confidence, je ne vous en fais pas en vous disant ce que je vais vous dire, car je ne vous demande pas de discrétion. Je serais prête à raconter et à imprimer tous les faits de ma vie si je croyais que cela pût être utile à quelqu’un. Comme votre estime m’est utile et nécessaire j’ai le droit de me montrer à vous telle que je suis, même quand vous repousseriez me confession.

Un de ces jours d’ennui et de désespoir, je rencontrai un homme qui ne doutait de rien1, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina entièrement, pendant huit jours je crus qu’il avait le secret du bonheur, qu’il me l’apprendrait, que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais qu’il avait souffert comme moi et qu’il avait triomphé de sa sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté. Je suis toujours portée à croire le premier cas. Mais à présent peu m’importe, je continue le récit.

Je ne me convainquis pas assez d’une chose, c’est que j’étais absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non, j’espérai pouvoir abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme sans frein, et elle était sublime [Dorval] ; moi austère et presque vierge j’étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon isolement. J’essayai de vaincre ma nature, d’oublier les mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m’aimer qu’à une condition, et qui savait me faire désirer son amour, me persuadait qu’il pouvait exister pour moi une sorte d’amour supportable aux sens, enivrant l’âme. Je l’avais compris comme cela jadis, et je me disais que peut-être n’avais-je pas assez connu l’amour moral pour tolérer l’autre : j’étais atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne des vertiges et qui fait qu’après avoir tout nié, on remet tout en question et l’on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles qu’on a abjurées. Ainsi après avoir cru que des années d’intimité ne pouvaient pas me lier à une autre existence, je m’imaginai que la fascination de quelques jours déciderait de mon existence. Enfin je me conduisis à trente ans comme une fille de 15 ans ne l’eût pas fait, et je commis la plus incroyable sottise de ma vie, je fus la maîtresse de P. M[érimée].

Prenez courage, le reste de l’histoire est odieux à raconter. Mais pourquoi aurais-je honte d’être ridicule si je n’ai pas été coupable ?

L’expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu’une raillerie amère et frivole. Ce fut tout, et l’on a résumé toute cette histoire en deux mots que je n’ai pas dits, que Mme Dorval n’a ni trahis ni inventés, et qui font peu d’honneur à l’imagination de M. Dumas2.

Si P. M[érimée] m’avait comprise, il m’eût peut-être aimée, et s’il m’eût aimée, il m’eût soumise, et si j’avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, ce qui eût peut-être été le meilleur parti à tirer d’une sottise, je me décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût l’attacher à moi.

Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais et vous m’avez vue en humeur de suicide très réelle. Mais s’il y a des jours de froid et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d’espérance.

Peu à peu je me suis remise, et même cette malheureuse et ridicule campagne m’a fait faire un grand pas vers l’avenir de sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J’ai senti que l’amour ne me convenait pas plus désormais que des roses sur un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers mois de ma vie assurément !) je n’en ai pas senti la plus légère tentation.

J’en suis donc là. — J’espère, je me repose, j’écris, j’aime mes enfants et je souffre peu. Je marche vers l’idée Trenmor3 sans trop divaguer. Je sais qu’on me raille et me calomnie, ce ne sont pas là pour moi des causes de chagrin, car ma nature dédaigneuse a bien aussi son bon côté, sa part de bénéfices. Eh bien, mon ami, pourquoi m’abandonnez-vous quand je commence mon œuvre et quand je comptais sur vous pour m’aider ? Qu’est-ce qui n’a pas fini de vivre, de vous ou de moi ? Si c’est vous, tout ce que je vous ai dit est inutile, et je vous prie de le considérer comme non avenu, car je ne voudrais pour rien au monde d’une amitié qui me serait accordée à regret, et dont l’intimité troublerait le repos et le bonheur de quelqu’un.

Mais si c’est vous qui êtes encore jeune, si c’est vous que l’on peut souvent rencontrer en chemin d’une récente espérance, pourquoi ne pas me dire franchement et en trois mois : « l’empêchement vient de moi, j’ai assez de confiance en vous pour vous prier de garder pour vous vos commentaires ». Vous ne me croyez donc pas sûre ? Peut-être avez-vous raison, je ne me vanterai jamais d’aucune qualité. J’ai horreur de tout ce qui s’étale et se promet. Seulement je dis haut et franchement ce que je sens, ce que je pense. Je vous aime et vous estime, je suis heureuse si vous avez un secret qui vous fasse heureux. Je ne veux pas le savoir parce que je ne suis pas curieuse, mais si je le savais j’aimerais mieux me faire couper la langue que de le trahir.

S’il en est ainsi, c’est-à-dire si vous ne pouvez pas venir chez moi, que l’empêchement vienne de l’abbé de Lamennais ou de la reine de Constantinople, du Dieu Apollo, ou du Dieu Cupido, ou du Dieu Jéhovah, je ne vous ferai jamais une demande, une question ou un reproche, nous nous écrirons. Mais pour Dieu, faites seulement une croix X au haut de votre réponse pour que je sache à quoi m’obligent la délicatesse et la discrétion. Autrement je n’aurai jamais fini de me justifier, car je puis prendre votre lettre pour une défaite très ingénieuse ou pour une accusation très franche. J’y vois tantôt la timidité ingénieuse et polie d’un homme qui s’esquive, et tantôt la sincérité affectueuse et sévère d’un ami qui se retire. Dans l’un et l’autre cas, vous êtes trop peu clair, et me jetez dans de grandes perplexités, je dirai plus, dans une grande tristesse, car j’avais bien besoin de vous. Vous aviez en vous cette force que je cherche et vous ne l’eussiez employée qu’à me guérir et à me calmer. Je ne sentais pour vous rien de cet engouement frivole qui peut se donner le change à lui-même et convertir le remède en poison. Je vous comprenais mieux et je vous aimais d’une amitié douce, ferme et loyale, à peu près comme j’aime Planche, mais avec une plus haute estime et, à ce propos, voici une note.

La différence de vos réputations n’est pas ce qui établit maintenant pour moi la différence de mon opinion sur vous deux. Ces choses n’ont d’influence sur moi que lorsque je ne connais pas encore les gens qui s’approchent. Ainsi l’avis du public m’a fait désirer de vous connaître, et l’avis du public m’a fait hésiter à connaître Planche. Je sais que le public, c’est moi, c’est-à-dire une raison qui souvent s’égare, une voix qui chante tantôt juste tantôt faux, une opinion souvent équitable, souvent injuste. Ainsi tout en me confirmant chaque jour dans l’estime qu’on m’avait suggérée pour vous je ne me suis pas défendue de revenir chaque jour de préventions qu’on m’avait inspirées contre lui. Je sais qu’il vaut moins que vous qui l’excusez, et mieux que la plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l’est pas, ne l’a pas été et ne le sera pas. Revenons à vous.

Vous m’apportiez donc de bonnes espérances, vous sembliez comprendre ma maladie, je croyais vous l’avoir dite, et il me semble qu’il n’y a pas de secret gardé dans Lélia. Une heure ou deux de votre conversation me faisait réfléchir une semaine car malgré mon indocilité devant les consolations et les avis, ils ne tombent pas sur du marbre. Après m’être débattue, après avoir soulagé ma bile à repousser, à nier et même à railler les efforts de l’affection et de la raison, je me mets à songer quand je suis seule et souvent je ramasse une ou deux de ces perles que j’avais laissées par terre. Je m’entoure de ces idées, d’abord écartées avec colère. Je les reprends, je les retourne, comme ces choses qu’on déprécie tout haut pour les avoir à meilleur marché, mais qu’on meurt d’envie de s’approprier. Je n’attends plus qu’une chose, c’est qu’on revienne à la charge, c’est qu’une homme me dise : « Vous pouvez être heureuse par la raison, parce que j’ai de la raison et que je suis heureux ».

Mais d’ailleurs pourquoi désirerais-je tant votre amitié et votre société si elles ne m’étaient pas utiles et précieuses ? Si j’étais vaine, je pourrais les rechercher comme des joyaux pour m’en parer et me faire paraître plus riche, mais je ne suis pas vaine, c’est un bonheur de plus qui me manque. Je n’ai pas non plus le prétention de vous être utile et salutaire, je crois au contraire que je puis être nuisible dans mes jours d’angoisse et de désespoir. Mais êtes-vous si peu ferme que le vent qui se fait au loin vous ébranle ? Êtes-vous si peu revenu de la vie que l’ennui d’un autre vous donne envie de recommencer le voyage ?

S’il en est ainsi, encore une fois dites-moi que vous vous récusez, que vous trouvez trop grave le rôle que je vous destinais ; je vous destituerai, mon cher confesseur, et ne vous demanderai qu’une lointaine bénédiction. Mais si vous vous sentez libre, et croyant, et charitable, aidez-moi à retrouver ma route, car je flotte incertaine encore souvent, et je me demande si je ne me suis pas mise dans une fausse voie. Tenez, votre boutade m’a fait un mal sérieux. Je m’étais arrangé tout bas une petite existence bien belle et bien modeste, trois amis au plus, la retraite, l’étude dans le jour, et le soir quelque sage et douce conversation. Cela n’a l’air de rien, mais c’est une énorme ambition, je le vois bien, car au beau milieu du projet, voilà que le meilleur appui me manque. Encore un hasard ou un caprice, je serai tout à fait abandonnée. Que Planche devienne amoureux, ou ambitieux, ou dévot, ou politique, il s’éloignera. Qu’un autre me comprenne mal ou se laisse influencer à l’extérieur il me fuira. Et alors que voulez-vous que je devienne ? Vivrai-je seule ? C’est une grande épreuve à tenter et je le désire parfois singulièrement, mais je le crains aussi. J’aime trop la solitude pour qu’elle me soit bonne, je la cherche trop comme un plaisir pour qu’elle me soit un remède. Jadis elle m’a bien mal réussi. Ô mes amis, un peu d’aide, un peu de pitié. Je suis dans un passage dangereux et quoique j’avance, je me heurte encore souvent.

Mon Dieu, me laisserez-vous aussi ? Faut-il que je nie l’amitié, le seule espérance qui me soit un peu restée ? Faut-il que je renonce à l’estime des personnes graves, en me disant qu’il n’est point de sagesse, point de justice, point de tolérance sur la terre, qu’une liaison en vaut une autre pourvu qu’elle amuse ou distraie ? Faut-il que je croie, ce qui m’est souvent venu à l’esprit, à savoir que les vertueux sont orgueilleux et durs, et que les dissolus sont compatissants et doux ?

Vous voyez quels efforts je fais pour me rattacher à vous, Sainte-Beuve, c’est que je personnifie en vous une idée. Vous comprenez laquelle. Si je me trompe, tant pis pour moi, je ne m’en prendrai qu’à moi. Si vous n’êtes pas plus sage que moi, quel reproche aurai-je à vous faire ? Aucun. Mais si je ne me trompe pas, si vous êtes arrivé au port et que vous refusiez de m’y amener, maudit soit votre égoïsme ou votre cruauté. Moi, qui vaux peu de chose, je ne laisserais pas périr un homme qui m’appellerait obstinément, qui pour m’intéresser à lui me ferait effrontément le loyal aveu de ses misères et qui me demanderait secours au nom de Dieu.

Brûlez cette lettre n’est-ce pas ? Elle est commencée depuis trois jours, mais j’ai été écrasée de travail. J’ai fini Lélia.

  1. Mérimée []
  2. Voir lettre et note []
  3. Trenmor est un personnage de Lélia (le roman avait un temps porté son nom) : « Trenmor, c’est ce beau rêve de sérénité philosophique, d’impassible résignation dont je me suis souvent bercée » (Sketches and hints, dans Œuvres autobiographiques, t. II, p.615). []

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