Lettre écrite par George Sand à Alexis Duteil le 25/05/1835 à Paris

A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHÂTRE.
Paris, 25 mai 1835.

Mon vieux,

Je vois que, après tout, Casimir est fort triste, qu’il regrette beaucoup son petit royaume et que l’idée de voir apporter par moi le moindre changement à son ordre de choses lui est amère et mortifiante, bien qu’il n’en dise rien.

Je vois aussi que cette séparation d’argent et de domicile ne s’effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu’il croit faire là une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposée à prendre au sérieux une pareille affaire. Ma profession est la liberté, et mon goût est de ne recevoir grâce ni faveur de personne, même lorsqu’on me fait la charité avec mon argent. Je ne serais pas fort aise que mon mari (qui subit, à ce qu’il paraît, des influences contre moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux yeux de mes enfants, dont l’estime m’importe beaucoup. Je veux pouvoir me faire rendre ce témoignage, que je n’ai jamais rien fait de bon ou de mauvais, qu’il n’ait autorisé ou souffert. Ne réponds pas à cela par des considérations de sentiment de sa part. Je ne juge jamais des sentiments que par les actions, et tout ce que je désire, c’est qu’il reste avec moi dans des relations de bonne amitié qui soient d’un bon exemple à mes enfants. Je ne veux établir mon bien-être aux dépens de l’amour-propre ou des plaisirs de personne. Voilà mon caractère, comme dit Odry.

Je te renvoie donc les conventions qu’il a signées et, qui plus est, je te les renvoie déchirées, afin qu’il n’ait plus que la peine de les jeter au feu, s’il a le moindre regret de cet arrangement proposé et rédigé par lui. Adieu, mon vieux ; j’irai vous voir aux vacances. Je demeurerai chez M. Dudevant, s’il veut me donner l’hospitalité. Sinon, je louerai une chambre chez Brazier1 ; car rien au monde ne me fera renoncer à vous autres. Mais, pour une séparation stipulée, annoncée à son de trompe et arrosée des larmes de ses amis, cela m’embête, je n’en veux pas et ne reviendrais jamais de Constantinople, plutôt que de voir maigrir le maire de Nohant-Vic.

Vive la joie, mon vieux ! je suis et serai toujours ton meilleur ami.

GEORGE.

  1. Brazier, aubergiste à la Châtre. []

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