Lettre écrite par George Sand à Émile Regnault le 27/02/1832 à Nohant

A EMILE REGNAULT
[Nohant,] lundi [27 février 1832]

Jules vous a donc dit le sujet de mon livre1 ? Tant mieux, cela m’épargnera l’ennui de vous l’expliquer, car je ne connais pas de sujet plus difficile à exposer en peu de mots, et plus ennuyeux à la première vue. Cependant je crois que vous en serez content, je ne dis pas de l’ouvrage mais du sujet. Il est aussi simple, aussi naturel, aussi positif que vous le désiriez. Il n’est ni romantique, ni mosaïque2, ni frénétique. C’est de la vie ordinaire, c’est de la vraisemblance bourgeoise. Mais malheureusement, c’est beaucoup plus difficile que la littérature boursouflée. Il faudrait une profonde connaissance du cœur humain et une continuelle élévation de pensées. Mon livre est déjà jugé par moi. Il plaira à peu de gens. Il est d’une exécution trop sévère, pas le plus petit mot pour rire, pas une description, pas de poésie pour deux liards, pas de situations imprévues, extraordinaires, transcendantes. Ce sont quatre volumes sur quatre caractères. Peut-on faire avec cela seulement, avec des sentiments intimes, des réflexions de tous les jours, de l’amitié, de l’amour, de l’égoïsme, du dévouement, de l’amour-propre, de l’obstination, de la mélancolie, des chagrins, des ingratitudes, des déceptions et des espérances, peut-on bien avec ce gâchis de l’esprit humain, faire quatre volumes qui n’ennuient jamais ? ]’ai peur d’ennuyer souvent, d’ennuyer comme la vie ennuie. Et pourtant, quoi de plus intéressant que l’histoire du cœur quand elle est vraie ? Il s’agit de la faire vraie, voilà le difficile, voilà probablement où se trouvera de temps en temps l’écueil malgré mes méditations, mes objections, mes appréhensions et mes souvenirs. Ensuite bien ou mal exécuté, beaucoup de gens diront, ce n’est pas ça, fût-ce écrit comme Bernardin [de Saint-Pierre], fût-ce pensé comme Jean-Jacques [Rousseau]. L’un dira : « Moi, je n’aurais pas fait comme Raymon », l’autre : « Je ne suis pas comme Ralph ». Une femme dira : « Je ne suis pas crédule et aveugle comme Noémi ». Je crois pourtant, moi, que ma Noémi c’est la femme typique, faible et forte, fatiguée du poids de l’air, et capable de porter le ciel, timide dans le courant de la vie, audacieuse les jours de bataille, fine, adroite et pénétrante pour saisir les fils déliés de la vie commune, niaise et stupide pour distinguer les vrais intérêts de son bonheur, se moquant du monde entier, se laissant duper par un seul homme, n’ayant pas d’amour-propre pour elle-même, en étant remplie pour l’objet de son choix, dédaignant les vanités du siècle pour son compte et se laissant séduire par l’homme qui les réunit toutes. Voilà je crois la femme en général, un incroyable mélange de faiblesse et d’énergie, de grandeur et de petitesse, un être toujours composé de deux natures opposées, tantôt sublime, tantôt misérable, habile à tromper, facile à l’être.

Que deviendra ce beau et profond sujet entre mes mains, je ne sais pas, suis incapable de me bien juger avant la fin et quand c’est fini, il n’est plus temps. Il vaudrait mieux recommencer que de s’éplucher. Et puis les éditeurs sont là, l’argent est rare, la faim crie, et il faut bien jeter son œuvre aux mains d’un animal rapace qui vous dit : « l’ouvrage me convient, il y a tant de feuilles. — Il est bien fait, l’écriture est lisible, etc. » Ce dont je puis répondre, c’est que l’ouvrage sera d’un excellent ton, et que vous ne serez plus scandalisé des polissonneries comme dans Rose et Blanche. Je crois aussi qu’il sera mieux conduit, mais il n’y aura pas autant d’intérêt frivole, peintures amusantes et badines ; il y avait quelques pages descriptives, que Latouche a trouvées bien, et il n’y en aura pas une seule dans le nouveau roman. C’est un luxe que je m’interdis sévèrement comme en dehors de mon sujet. Vous voyez que ce sera grave et sérieux, faites provision de courage.

Ne me parlez donc pas de revenir. Est-ce que je n’en ai pas plus envie que vous tous ? Mais vous me faites sentir la corde qui me lie quand vous m’appelez et alors en me débattant, je la sens qui me coupe et me déchire. Soyez tranquille, aussitôt que j’aurai pris ma volée, je ne m’amuserai pas à regarder en chemin le printemps fleurir sur les routes. Je ne m’oublierai pas dans les buissons avec les tourterelles, je ne m’endormirai pas sur les nouvelles fleurs des prés. Solange est folle de plaisir d’aller vous voir, vous verrez ma fille joliment coquette et dévergondée, si vous ne la morigénez pas un peu, vous courrez risque d’être un mari dans toute l’acception du mot. Vous l’aimerez bien n’est-ce pas, ma fille chérie ? Vous la ferez rire, et vous l’empêcherez d’être jamais malade. Adieu, mon bon fils, je me porte bien, je dors énormément. Si je n’engraisse pas, ce n’est pas ma faute. Je vous embrasse mille fois. Dites à Jules que j’ai reçu les raquettes et en même temps une paire de ciseaux longs comme le bras que je soupçonne s’être trouvés là par une distraction de portier, ou une facétie de Gustave [Papet]. Parlez-m’en donc de ce bon Gustave et embrassez-le pour moi. Est-il toujours aussi amusant ?

  1. Il s’agit du roman Indiana (J.-P. Roret et H. Dupuy, 1832 ; BF 19 mai 1832), dont l’héroïne ne s’appelle pas encore Indiana, mais Noémi ; sur le prénom Raymon, voir lettre. []
  2. L’année suivante, Mérimée publiera un recueil de nouvelles sous le titre Mosaïque. []

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