Lettre écrite par George Sand à Charles Meure le 31/10/1830 à Nohant

A CHARLES MEURE
[Nohant, 31 octobre 1830]

Eh bien, qu’êtes-vous devenu enfin, mon cher Meute ? En apprenant le motif de votre voyage à Paris un rayon d’espoir avait levé pour moi. Je me consolais de ne vous pas voir ce mois-ci, avec la perspective de vous voir plus souvent, plus longtemps, plus facilement quand vous seriez à Bourges. Que de beaux projets je faisais déjà ! Je vous voyais arriver au moins tous les mois ou bien quand la besogne vous en empêcherait, je montais sur Lyska et j’allais passer deux ou trois jours avec vous. On en jasait. Je m’en battais l’œil et nous passions une heureuse vie de promenades et d’amitié. Faudra-t-il renoncer à mes beaux rêves ? avez-vous obtenu ce que vous demandiez ? J’espérais que vous m’en apprendriez le résultat, peut-être ne le savez-vous pas vous-même, car tout ce qu’on obtient de la plupart des demandes, ce sont des promesses et reste à savoir plus tard comment on les tiendra. Du moins avez-vous des motifs d’espoir ? Vous avez fait votre état d’électeur à Cosne et à Nevers, où êtes-vous maintenant ? vous cheminez vers Clamecy1 et cette lettre va s’y trouver à peu près en même temps que vous. je n’ai pu vous répondre à Paris à cause d’une sotte indisposition qui m’a ôté l’usage de mon bras pendant plusieurs jours.

Vous me le disiez bien, mon ami, qu’on nous la gâterait notre pauvre révolution2 ! la voilà bien toute gâtée, pourrie même. je n’y vois plus que du feu. Je ne comprends plus où l’on va, ni où l’on veut aller, personne ne le sait plus. Le gouvernement est sans force, la volonté publique sans unité. Avec cela nous n’aurons que des tracasseries politiques d’ici à longtemps. Je ne crois pas aux grands malheurs, aux grands forfaits que les peureux croient voir à l’horizon. Mais je ne crois plus aux grandes améliorations, aux grands bienfaits qu’un instant j’ai espérés. Ce n’était pas le changement d’une dynastie, ni la forme théorique d’une constitution qui pouvaient agiter les gens de bonne foi. C’était une grande réforme dans la société, que moi, j’aurais voulue et un instant je me suis figuré bêtement qu’un grand changement dans notre système légal ramènerait chez nous les vertus étouffées ou corrompues par l’ancien ordre de choses. Je m’imaginais que l’héroïsme des nations libres, allait s’éveiller en France au premier mot de liberté et de république. Belle sottise ! Cependant, convenez qu’il y avait de quoi s’y laisser rendre. Ces premiers jours d’élan, cette bravoure d’indignation qui combattirent en bataille rangée contre l’oppression aveugle, ce calme magnifique après la victoire, tout cela était fait pour fasciner des yeux plus clairvoyants que les miens. Ô ma patrie, disais-je, je te demande pardon, car je t’ai méconnue, et calomniée. J’ai longtemps dit que tu ne pourrais t’ébranler sans déchirer tes entrailles, et voilà que tu renversés la tyrannie et que tu te montres grande et sublime dans la victoire etc. Enfin je disais des choses superbes, et je les disais de bonne foi. Aujourd’hui je ris de moi, car j’ai été dupe de mon désir de croire au bien. Je vois qu’il n’y aura presque rien de changé et que nous avons fait vers lui un pas d’enfant, au lieu d’un pas de géant. C’est toujours quelque chose et je suis loin de le regretter. Si quelquefois je m’indigne contre l’inertie, l’égoïsme et les fourberies des hommes, je m’aperçois bientôt que j’ai tort, car de quel droit changerai-je l’ordre immuable de la destinée ! Tant pis pour moi d’être venue au monde deux ou trois siècles trop tôt, si je n’avais eu l’absurdité de me tromper sur les résultats possibles d’une révolution de trois jours, je serais plus en état d’apprécier ceux qui ont été obtenus. Mais que voulez-vous, la folle du logis était déjà partie pour Sparte, pour Athènes, Rome, les États-Unis. Elle voyageait sans s’inquiéter du temps ni des lieux, aussi elle s’est cassé le nez à plat, en se retrouvant d’où elle était partie.

Dieu merci, je ne suis pas un homme, car j’aurais dit ou fait quelque bêtise. Aujourd’hui je suis un peu refroidie (non corrigée, car les mauvaises têtes sont incurables, mais calmée jusqu’à la première occasion). Marche le monde, où il voudra, je m’en lave les mains.

J’aurais dû me rappeler que les mœurs font les lois et que les lois ne font pas les mœurs. Agitez-vous, battez-vous donc, pauvres humains je vous abandonne. Et pourtant ! ces réflexions philosophiques ne me consolent pas de la perte de ma chimère, car de toutes les choses qu’on peut perdre, celles que l’on ne tenait pas encore sont celles qu’on regrette le plus. Vous, mon bon Meute, qui mollement enfoncé dans un fauteuil, laissez courir votre imagination dans des milliers de systèmes crochus comme vos atomes, vous savez ce que c’est que de perdre une illusion, cela vous a pu arriver plus d’une fois. N’est-ce pas un chagrin réel, quoique produit par un mal imaginaire ? Tenez, quand j’ai vu remettre en question cette loi de mort que je hais depuis que je pense, j’ai encore été entraînée par des espérances fantasques. J’ai encore demandé pardon à l’humanité d’avoir douté de ses progrès dans la vertu. Je pleurais comme un veau en lisant les discours de ces bons apôtres de la Chambre. Et parce qu’ils parlaient d’or, parce que moi, je leur donnais mon adhésion et votais dans leur sens avant qu’ils eussent ouvert la bouche, je me fichais dans la cervelle, que la France entière allait accueillir avec enthousiasme ces idées généreuses si pompeusement, si noblement exprimées. Bah ! voila que tout doucement ils nous font entendre ou nous laissent voir qu’ils ne se soucient guère d’abolir réellement la peine de mort, pourvu que pour servir leurs intérêts à double face, ou pour flatter leur ostentation de magnanimité, les 7 hommes sur qui la France a les yeux3 soient préservés d’un supplice infamant. Noble sans doute est le pardon généreux qu’ils sollicitent pour les ministres égarés : horrible et sanguinaire est la loi qui les livre au couteau du boucher. Mais pourquoi donc faire la chose à demi et laisser maladroitement deviner qu’on ne veut rien faire pour le peuple ? Aussi ce peuple n’était pas trop bête, lorsqu’il se portait à Vincennes en hurlant, en demandant la tête de ceux qu’on lui préfère. Les malheureux défenseurs de Polignac et Consorts, ont gâté leur affaire et perdu leur cause. Ce n’est pas aux gens de bonne foi, qu’on persuadera que ces masses furieuses étaient soulevées par des affaires de Lulworth décidés à sauver les captifs dans le désordre4. Joli moyen ! ah que nos extrêmes de la gauche sont d’une bêtise farouche ! Ils auront beau jeu, maintenant, leur haine sera assouvie. Il faudra que la tête des ministres tombe sous la main de Monsieur Sanson et sous la volonté implacable d’un parti mécontent. Ce jour-là, j’aurai la mort dans l’âme, et si5, je n’aimais guère ces stupides et enragés conseillers de Charles X, mais quelle gloire perdue pour la France, lorsqu’elle pouvait à si bon marché, retrouver sa splendeur par un grand exemple de générosité ! Voilà de ces choses qui tuent l’enthousiasme.

Adieu, mon bon et cher ami. Écrivez-nous et tâchez d’obtenir ce rapprochement qui nous rendra si heureux. Je vous embrasse de tout mon cœur. Toute ma famille se joint à moi. Mon frère est à Paris. Duteil est au lit, et boit de la tisane. Il a un bonnet de dentelle et reçoit les félicitations des commères, parce que sa femme vient d’accoucher d’une fille dont mon mari doit être le parrain. Il n’y a que cela de neuf dans le pays : vous avez su nos querelles politiques. M. Cuinat a donné sa démission. Charles Lavau [Delavau] est maire, Laisné [Laisnel] et M. Descourtais [Decourteix] adjoints et voilà.

  1. Meure, que Sand avait connu substitut à La Châtre, était depuis 1828 procureur du roi à Clamecy. []
  2. Après s’être enthousiasmée pour la révolution de juillet 1830, Aurore ne tarde pas à déchanter. []
  3. Le 27 septembre, la Chambre des députés avait voté la mise en accusation des derniers ministres de Charles X, signataires des ordonnances de juillet ; le procès s’ouvrira devant la Cour des pairs le 15 décembre. Les quatre ministres qui avaient pu être arrêtés (Polignac, Peyronnet, Chantelauze et Guernon-Ranville) seront condamnés à la prison à perpétuité ; trois autres (Capelle, Haussez et Montbel) avaient réussi à émigrer et furent jugés par contumace. Le 6 octobre, la Chambre avait débattu d’un projet d’abolition de la peine de mort et émis le vœu de sa suppression en matière politique. []
  4. Le 18 octobre, au Palais-Royal, une manifestation populaire avait réclamé la mort des ministres de Charles X et s’était dirigée sur le château de Vincennes où ils étaient emprisonnés. Charles X et ses fidèles avaient trouvé refuge, au début de leur exil en Angleterre, au château de Lulworth. []
  5. Expression berrichonne pour « et pourtant ». []

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