Lettre écrite par George Sand à Jules Boucoiran le 01/12/1830 à Nohant

A JULES BOUCOIRAN
[Nohant,] merdredi [1er décembre 1830]

J’ai bien tardé à vous remercier de votre lettre et de vos olives1, mon cher enfant. J’étais au lit quand j’ai reçu tout cela, et depuis près de 15 jours je suis sur le flanc, ayant tous les jours de gros accès de fièvre et souffrant des douleurs atroces dans toutes les entrailles. J’ai d’abord pensé que c’était une fièvre inflammatoire, Charles [Delavau] a décidé que c’était une affection rhumatismale. Depuis trois jours je suis sans fièvre grâce au sulfate de quinine, et mes douleurs commencent aussi à se calmer. J’espère qu’avec du temps, de la patience et de la flanelle, j’en verrai la fin.

Vos olives sont restées plusieurs jours à La Châtre, elles étaient adressées à M. Daudevert, que personne ne connaissait. Enfin on s’est douté chez Brazier que ce pouvait bien être nous qui nous appelions de la sorte. Elles sont en très bon état, et chacun les trouve excellentes. J’en mangerais bien si on me laissait faire ; mais j’en suis au bouillon de poulet et au sirop d’orgeat. Je vous remercie de cet envoi, mon cher enfant. Qu’avez-vous fait de votre colique ? Dans votre seconde lettre, vous ne m’en parliez pas, j’en conclus que vous étiez guéri. Dieu le veuille !

Si vous aimiez les compliments, je vous dirai que vous m’avez écrit une lettre vraiment remarquable de jugement, d’observation, de raisonnement et même de style ; mais vous m’enverriez promener. Je vous dirai donc tout bonnement que vos réflexions me paraissent justes et que j’ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en tremblant et sans y avoir confiance vous même. Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur2 est sans moyens et sans mœurs. Pour lui, c’est aussi je crois un être fort ordinaire qui n’a point de vices ni de défauts choquants. Sa physionomie (vous savez que je tiens à cet indice) promet de la franchise et de la douceur. Cependant les choses sont assez mal en sa faveur. Il a fait déclarations, protestations et supplications à la pauvre enfant, qui ne doute pas plus de leur solidité que de la clarté du soleil. Et pourtant depuis son départ (au mois d’août je crois), il n’a pas donné signe de vie à la famille ; quand on questionne l’autre qui est resté à Paris et qui est (je le crois bien entre nous) l’amant en titre de la mère, il répond par des balivernes. Je pense que le monsieur était sincère aux pieds de la jeune fille. Comment eût-il pu ne pas l’être ? Elle est charmante de tous points. Mais à peine éloigné, la froide raison (des raisons d’intérêts, sans doute, car on m’assure qu’il a de la fortune, et elle n’a rien), les parents, la légèreté, l’absence, un parti plus avantageux, que sais-je ? la jolie et douce enfant est oubliée sans doute et dans l’ignorance de son cœur elle le pleurera comme s’il en valait la peine. Si jeunesse savait ! dit le proverbe. Quoi qu’il arrive, je vous remercie de vos lumières et je vous tiendrai au fait des événements. J’abrège sur cet article, car j’ai bien des choses à vous dire.

Sachez une nouvelle étonnante, surprenante… (pour les adjectifs, voyez la lettre de Mme de Sévigné3, que je n’aime guère, quoi qu’on en dise). Sachez qu’en dépit de mon inertie, de mon insouciance, de ma légèreté à m’étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un parti violent. Ce n’est pas pour rire, malgré le ton de badinage que je prends. C’est tout ce qu’il y a de plus sérieux. Main songez que c’est encore là un de ces secrets qu’on ne dit pas à trois personnes, et qu’après avoir lu ma lettre, il faut la jeter au feu. Vous connaissez mon intérieur, savez s’il est tolérable. Vous avez été étonné vingt fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me l’avait brisée. Il y a un terme à tout. Et puis les raisons qui eussent pu me porter plus tôt à la résolution que j’ai prise, n’étaient pas assez fortes pour me décider, avant de nouveaux événements qui viennent d’avoir lieu. Personne ne s’est aperçu de rien. Il n’y a pas eu de bruit. J’ai simplement trouvé un paquet à mon adresse, en cherchant quelque chose dans le secrétaire de mon mari. Ce paquet avait un air solennel qui m’a frappé. On y lisait : Ne l’ouvrez qu’après ma mort. Je n’ai pas eu la patience d’attendre que je fusse veuve. Ce n’est pas avec une tournure de santé comme la mienne qu’on doit compter survivre à quelqu’un. D’ailleurs j’ai supposé que mon mari était mort et j’ai été bien aise de voir ce qu’il pensait de moi durant sa vie. Le paquet m’étant adressé, j’avais le droit de l’ouvrir sans indiscrétion, et mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de sang-froid. Vive Dieu ! quel testament ! Des malédictions et c’est tout ! Il avait rassemblé là tous ses mouvements d’humeur et de colère contre moi, toutes ses réflexions sur ma perversité, tous ses sentiments de mépris pour mon caractère, et il me laissait cela comme un gage de sa tendresse ! Je croyais rêver, moi qui, jusqu’ici, fermais les yeux et ne voulais pas voir que j’étais méprisée; cette lecture m’a enfin tirée de mon sommeil. Je me suis dit que vivre avec un homme qui n’avait pour sa femme ni estime ni confiance, c’était vouloir rendre la vie aux morts.

Mon parti a été promptement pris et, j’ose le dire, irrévocablement. Vous savez que je n’abuse pas de ce mot. Je ne l’emploie pas souvent. Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j’ai déclaré ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui l’ont pétrifié. Il ne s’attendait guère à voir un être comme moi se lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé, prié et je suis restée inébranlable. Je veux une pension et j’irai à Paris pour toujours, mes enfants resteront à Nohant. Voilà le résultat de notre première explication. J’ai paru intraitable sur tous les points. C’était une feinte comme vous pouvez croire. Je n’ai nulle envie d’abandonner mes enfants entièrement, mais je me suis laissé accuser d’indifférence, j’ai déclaré être préparée à tout. Je voulais lui bien persuader que rien ne m’entraverait. Quand il a en été convaincu, il est devenu doux comme un mouton, et aujourd’hui il pleure. Il est venu me dire qu’il affermerait Nohant, qu’il ferait maison nette, qu’il n’y pourrait pas vivre seul, qu’il emmènerait Maurice à Paris et le mettrait en pension. C’est ce que je ne veux pas encore. L’enfant est trop jeune et trop délicat. En outre, je ne veux pas que ma maison soit vidée par mes domestiques qui m’ont vue naître et que j’aime presque comme des amis. Je consens à ce que le train en soit réduit, parce que la pension que je veux avoir pour vivre indépendante rendra cette économie nécessaire. Je garderai Vincent4 et André5 avec leurs femmes et Pierre6. Il y aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., je vous fais grâce du tripotage. De cette manière, je serai censée vivre de mon côté. Mais en effet je compte passer une partie de l’année, six mois au moins, à Nohant près de mes enfants, voire près de mon mari, que cette leçon rendra plus circonspect et dont ma position d’ailleurs me rendra indépendante. Il m’a traitée jusqu’ici comme si je lui étais odieuse. Du moment que je m’en assure, je m’en vais. Aujourd’hui il me pleure. Tant pis pour lui. Je lui prouve que je ne veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu’il en sera digne. Ne me trouvez-vous pas impertinente ? Rappelez-vous comme j’ai été humiliée et cela a duré 8 ans ! En vérité, vous me le disiez souvent, les faibles sont les dupes de la société. Je crois que ce sont vos réflexions qui à mon insu, m’ont donné un commencement de courage et de fermeté.

Je ne me suis radoucie qu’aujourd’hui. J’ai dit que je consentirais à revenir si ces conditions étaient acceptées, et elles le seront. Mais elles dépendent encore de quelqu’un, ne le devinez-vous pas ? C’est de vous, mon enfant, et j’avoue que je n’ose pas vous prier, tant je crains de ne pas réussir. Cependant voyez quelle est ma position. Si vous êtes à Nohant, je puis respirer et dormir tranquille. Mon enfant sera en de bonnes mains, son éducation marchera, sa santé sera surveillée, son caractère ne sera gâté ni par l’abandon, ni par la rigueur outrée. J’aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de ces détails qu’une mère aime tant à lire, de ces entretiens qui m’étaient si doux et si consolants à Périgueux. Si je laisse mon fils livré à son père, il sera gâté aujourd’hui, battu demain, négligé toujours, et je ne retrouverai en lui qu’un méchant polisson. On ne m’écrira que pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir. Je crois que si c’était là son sort, j’aimerais mieux supporter le mien tel qu’il est et rester près de lui pour adoucir du moins la brutalité de son père. D’un autre côté, mon mari n’est pas aimable, Mme Bertrand7 ne l’est pas non plus, mais on supporte d’une femme ce qu’on ne supporte pas d’un homme, et pendant trois mois d’été, trois mois d’hiver (c’est ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intérêts de mon fils, c’est-à-dire à mon repos, à mon bonheur, le sacrifice de supporter un intérieur triste, froid et ennuyeux ? Prendrez-vous sur vous-même d’être sourd à des paroles aigres et indifférent à un visage refrogné ? Il est vrai de dire que mon mari a entièrement changé d’opinion à votre égard et qu’il ne vous a donné cette année aucun sujet de plainte ; mais à l’égard des gens qu’il aime le mieux, il est encore fort maussade parfois. Hélas ! je n’ose pas vous prier, tandis que d’un autre côté, la famille Bertrand, riche et aujourd’hui dans une position brillante, vous offre mille avantages, le séjour de Paris, où peut-être elle va se fixer par suite de la nomination du général à la tête de l’Ecole polytechnique, toutes les recherches du luxe et un intérieur plus animé. Que ferai-je si vous me refusiez ? Et de quel droit insisterai-je pour vous faire pencher en ma faveur ? Quai-je fait pour vous et que suis-je pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait ? Non, je n’ose pas vous prier, et cependant je vous bénirais à genoux si vous m’exauciez ; toute ma vie serait consacrée à vous remercier et à vous chérir comme l’être à qui je devrai le plus ; et si une reconnaissance passionnée, une tendresse de mère peuvent vous payer d’un tel bienfait, vous ne regretterez point de m’avoir sacrifié pour ainsi dire deux ans de votre vie, car mon cœur n’es‘t pas froid, vous le savez, et je sens qu’il ne restera point au-dessous de ses obligations.

Adieu, répondez-moi courrier par courrier, cela est bien important pour la conduite que j’ai à tenir vis-à-vis de mon mari. Si vous m’abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois. Ah comme on en abusera ! Adressez-moi votre lettre poste restante. Ma correspondance n’est plus en sûreté. Mais, grâce à cette précaution, vous pouvez me parler librement. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.

  1. Boucoiran était originale de Nîmes []
  2. Le grand compagnon désigne un certain Fournier, amant de Mme Gondoüin Saint-Agnan, dont la fille Félicie est courtisée par Henri Dessolle (le petit monsieur), fils de l’ancien préfet de l’Indre. []
  3. Allusion à la célèbre lettre de Mme de Sévigné à Coulanges du 15 décembre 1670 lui annonçant le mariage de Lauzun et de la Grande Mademoiselle. []
  4. Vincent Moreau, cocher. []
  5. André Caillaud, valet de chambre. []
  6. Pierre Moreau, jardinier. []
  7. Boucoiran était venu comme précepteur à Nohant pendant le dernier trimestre 1829 ; il avait été ensuite précepteur des enfants du général Bertrand (nommé le 26 novembre direction de l’École polytechnique), avant de redevenir celui de Maurice Dudevant en janvier 1831. []

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