Lettre écrite par George Sand à Charles Duvernet le 19/01/1831 à Paris

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE.
[Paris,] rue de Seine, 311, 19 janvier [1831]

Il y a huit jours, mon cher camarade, que nous sommes convenus de vous écrire ; mais pour cela nous voulions avoir l’esprit comme quatre, et nous avons résolu de réunir Alphonse [Fleury], Jules [Sandeau], Pyat, et moi. Or, comme c’est chose assez difficile que de nous trouver ensemble, je prends le parti de commencer. Ils viendront après moi s’il en reste. D’abord je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes bien _ridicule_, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été charmants tous ensemble.

Nous n’aurions pas eu les bords de l’Indre, c’est vrai ; mais la Seine est beaucoup plus saine. Nous n’aurions pas eu les Couperies, mais nous aurions eu les Tuileries. Nous n’aurions pas mangé le lait champêtre dans des écuelles rustiques, mais nous aurions respiré l’odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont Neuf, ce qui a bien son mérite, quand on n’a pas le sou pour dîner. Ne pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d’en venir chercher un autre à Étampes ou aux environs ? Je suis pour le coup de poignard, c’est une manière si généralement goûtée qu’on ne peut plus en vouloir aux gens qui s’en servent.

Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et nous regrettons votre présence, votre bonne humeur, votre bonne amitié et vos mauvais calembours.

Je vous dirai que votre cousin Delatouche2 a été fort aimable pour moi. Remerciez bien votre mère du coup de poing… non, du coup de main qu’elle m’a donné en cette occurrence. Occurrence est bien, n’est-ce pas ? Hélas ! si votre cousin savait à quelle lourde bête il rend service, vous en auriez des reproches, c’est sûr. Ne lui en disons rien. Devant lui je suis charmante, je fais la révérence, je prends du tabac à petites prises, j’en jette le moins possible sur son beau tapis à fond blanc, je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les chaises. Enfin je suis gentille tout à fait, vous ne m’avez jamais vue comme ça.

Il a écouté patiemment la lecture de mes œuvres légères. — Le Gaulois3 n’avait pas eu la force de les porter. Il avait fallu deux mulets pour les traîner jusque-là. — Il m’a dit que c’était charmant, mais que cela n’avait pas le sens commun. A quoi j’ai répondu : « C’est juste ». Qu’il fallait tout refaire. A quoi j’ai répondu : « Ça se peut ». Que je ferais bien de recommencer. A quoi j’ai ajouté : « Suffit ».

Quant à la Revue de Paris, il [Véron] a été tout à fait charmant. Nous lui avons porté un article incroyable ; Jules l’a signé, et (entre nous soit dit) il en a fait les trois quarts4, car j’avais la fièvre. D’ailleurs je ne possède pas comme lui le genre sublime de la Revue de Paris. Il a promis solennellement de le faire insérer et il l’a trouvé bien.

J’en suis charmée pour Sandeau. Cela prouve qu’il peut réussir et j’ai décidé que je l’associerai à mes travaux ou que je m’associerai aux siens (comme vous voudrez). Tant y a qu’il me prête son nom, car je ne veux pas paraître, et que je lui prête mon aide quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret sur cette association littéraire. (Vraiment ! j’ai un choix d’expression délicieux !) On m’habille si cruellement à La Châtre (vous n’êtes pas sans le savoir, je pense), qu’il ne manquerait plus que cela pour m’achever.

Après tout, je m’en moque un peu, l’opinion que je respecte, c’est celle de mes amis, et je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m’ait empêchée jusqu’à présent de vivre sans trop de soucis, grâce à Dieu et à quelques bipèdes qui m’accordent leur affection et au nombre desquels j’ose vous compter, comme un des anciens et des bons.

Je n’ai pas parlé de Sandeau à M. Delatouche ; sa protection n’est pas très facile à obtenir, m’a-t-on dit, et sans la recommandation de votre maman j’aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J’ai donc craint qu’il ne voulût pas l’étendre à deux personnes et je lui ai dit que le nom de Sandeau était celui d’un de mes compatriotes qui avait bien voulu me le prêter.

En cela je suivais son conseil car il est bon que je vous dise que M. Véron, le rédacteur en chef de la Revue [de Paris], déteste les femmes et n’en veut pas entendre parler. Il a les écrouelles.

C’est à vous de savoir s’il est à propos d’expliquer à votre maman pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la Revue et si elle n’en parlera point à M. Delatouche. Je crois qu’il vaudrait mieux lui dire ce que j’ai dit à celui-ci, que Jules me prêtait son nom. Quand nous serons assez avancés pour voler de nos propres ailes, je lui laisserai tout l’honneur de la publication et nous partagerons les profits (s’il y en a). Pour moi, âme épaisse et positive, il n’y a que cela qui me tente. Je mange de l’argent plus que je n’en ai, il faut que j’en gagne, ou que je me mette à avoir de l’ordre. Or ce dernier point est si difficile qu’il ne faudrait pas même y songer.

Je suis donc ici pour un peu de temps, c’est-à-dire pour deux ou trois mois, après quoi je reviendrai au pays pour y piocher toutes les nuits et galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et mécontentement de nos honorables compatriotes. S’ils vous disent du mal de moi, mon cher ami, ne vous échauffez pas la bile à me défendre, laissez-les dire et chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et de la philosophie. J’en possède autant et par-dessus tout une vieille et sincère amitié pour vous, dût-on aussi en médire, je ne suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis à leurs ennemis.

Bonsoir, mon camarade, je vous embrasse. Rendez-le de ma part à votre maman.

  1. Aurore occupe temporairement l’appartement de son demi-frère Hippolyte Chatiron []
  2. Hyacinthe de Latouche (que Sand écrit souvent Delatouche) était cousin de Mme Duvernet mère ; après avoir soutenu les débats de Balzac, il va encourager ceux de George Sand (voir Histoire de ma vie, IV, 15 et V, 1). []
  3. surnom de M. Alphonse Fleury, de la Châtre. []
  4. Il s’agit de la nouvelle La Prima Donna, publiée dans la Revue de Paris d’avril 1831 sous la signature « J. Sand ». []

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