Lettre écrite par George Sand à Jules Boucoiran le 04/03/1831 à Paris

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT.
[Paris, 4 mars 1831]

Je vous remercie, mon cher enfant, de m’avoir écrit. Je ne vis que de ce qui concerne Maurice, et les nouvelles qui m’arrivent par vous n’en sont que plus douces et plus chères. Aimez-le donc, mon pauvre petit, ne le gâtez pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu’il faut pour l’instruire sans le rendre misérable, de la fermeté et de la douceur. Dites-moi qu’il prend ses leçons sans chagrin. Près de lui, je sais montrer de la sévérité, mais de loin toutes mes faiblesses de mère se réveillent et la pensée de ses larmes fait couler les miennes. Oh oui, je souffre d’être séparée de mes enfants. J’en souffre bien ! Mais il ne s’agit pas de se lamenter ; encore un mois et je les tiendrai dans mes bras. Jusque-là il faut que je travaille à mon entreprise.

Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire, malgré les dégoûts que j’y trouve parfois, malgré les jours de paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgré la vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est désormais remplie. J’ai un but, une tâche, disons le mot, une passion. Le métier d’écrire en est une violente et presque indestructible, quand elle s’est emparée d’une pauvre tête, elle ne peut plus s’arrêter. Je n’ai point eu de succès ; mon ouvrage [Aimée] a été trouvé invraisemblable par les gens à qui j’ai demandé conseil. En conscience ils m’ont dit que c’était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé probable par le public. C’est juste, il faut servir ce pauvre public à son goût, et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je m’en lave les mains ; On m’agrée dans la Revue de Paris mais on me fait languir, il faut que les noms connus passent avant moi. C’est trop juste, patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans la Mode et dans l’Artiste, deux journaux du même genre que la Revue. C’est bien le diable si je ne réussis dans aucun. En attendant il faut vivre ; et pour cela, je fais le dernier des métiers, je fais des articles pour le Figaro1. Pouah ! Si vous saviez ce que c’est ! Mais de Latouche paye 7 fr. la colonne et avec ça on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant certain conseil que vous m’avez donné2. C’est pour moi l’occasion des observations les plus utiles et les plus amusantes. Il faut quand on veut écrire, tout voir, tout connaître, rire de tout. Ah ! ma foi vive la vie d’artiste! Notre devise est liberté.

Je me vante un peu pourtant. Nous n’avons pas précisément la liberté, au Figaro. M. Delatouche, notre digne patron (ah ! si vous connaissiez cet homme-là !), est sur nos épaules, taillant, rognant à tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses caprices. Et nous d’écrire comme il l’entend; car, après tout, c’est son affaire et nous ne sommes que ses manœuvres ; ouvrier-journaliste, garçon-rédacteur, je ne suis pas autre chose pour le moment. Et quand à mon réveil, je vais déjeuner au café et que je vois les platitudes que j’ai griffonnées la veille dans vingt paires de mains qui se les arrachent et sous les yeux de ces bénévoles lecteurs dont le métier est d’être mystifié, je me prends à rire d’eux et de moi. Quelquefois je les vois cherchant à deviner des énigmes sans mot, et je les aide à s’embrouiller. J’ai fait hier un article pour Mme Duvernet, au café aujourd’hui, on dit que c’est pour M. de Quélen3. Voyez un peu !

Adieu mon cher enfant. Je vous charge d’embrasser mon frère et ma sœur [Emilie Chatiron], si elle vous le permet. Dites à Polite de m’écrire un peu plus souvent. Enfermée au bureau d’esprit de mon digne maître, depuis 9 h. du matin jusque 5 h., je n’ai guère le temps d’écrire, moi, mais j’aime bien à recevoir des lettres de Nohant. Elles me reposent le cœur et la tête.

Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites faire à Maurice ?

J’ai revu Kératry4 et j’en ai assez. Hélas ! il ne faut pas voir les célébrités de trop près.

De loin, c’est quelque chose, etc.

J’aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j’ai vu Mme Bertrand, à la Chambre des députés. Elle était derrière moi dans la tribune des dames. Je lui ai offert me place. J’ai été honnête, elle a été gracieuse, et l’histoire finit là.

  1. La Mode a été fondée par Émile de Girardin en 1829 ; elle publiera le 15 mai La Fille d’Albano (nouvelle signée J. S.). L’Artiste, que venait de lancer Achille Ricourt, semble n’avoir rien publié des deux jeunes débutants. Latouche était depuis peu le rédacteur de Figaro, « journal non politique », créé en 1826 ; le premier article attesté d’Aurore y est « La Molinara » (3 mars 1831, non signé). []
  2. C’est-à-dire en s’habillant en homme (Histoire de ma vie, IV, 13). []
  3. Le début de « La Molinara » désignait certes Mme Duvernet, « une femme d’esprit […] qui a fait semblant de donner sa démission du monde en se faisant meunière » mais la fin du siècle faisant très nettement allusion à Mgr de Quélen, l’archevêque de Paris, dont une émeute venait de saccager l’archevêché. []
  4. Elle a raconté avec humour sa visite à l’écrivain et homme politique Kératry dans Histoire de ma vie (IV, 15). La citation qui suit est probablement un refrain à la mode. []

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