Lettre écrite par George Sand à Adolphe Guéroult le 09/11/1835 à La Châtre

A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS.
La Châtre, 9 novembre 1835.

Mon cher enfant,

J’ai à répondre à deux lettres de vous et je veux le faire avant de me mettre au travail ; car j’ai un roman arrangé dans ma tête. Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n’entendrez pas plus parler de moi, d’ici à deux ou trois mois, que si j’étais morte.

J’ai écrit les premières pages hier, et je suis dans le coup de feu. Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c’est le commencement. C’est peut-être à cause de cela que je suis si républicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu’il en soit, allez votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons tous le bien et nous allons au même but par des moyens différents. Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus d’esprit que son voisin, et se console d’aller fort mal, en voyant que les autres ne vont pas mieux : triste consolation, en vérité, qui fait beaucoup de mal à notre époque. Toute cette guerre à coups d’épingle que se fait l’amour-propre des uns et des autres n’avance à rien ; tout au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments s’accueillait avec tolérance, on ferait le double d’ouvrage.

Vous ne pouvez nier, mon cher Marius à Minturnes, que je n’aie plus de bonne foi que vous. Vous abîmez nos républicains de la tête aux pieds, et moi, je ne cesse d’aimer vos saint-simoniens et de les placer au-dessus de tout.

Je me défends même d’une chose, c’est d’aimer les républicains avec excès. J’aime ceux qui se trouvent être mes amis, et j’examine les autres par curiosité, ou je les accueille par savoir-vivre et politesse.

Cela ne fait rien au principe.

Robespierre était diablement saint-simonien. Il était pour l’exécution prompte et violente du système. Vous êtes pour la marche lente et évangélique. Eh bien, chacun devrait être républicain à la manière de Robespierre, ou saint-simonien à la manière d’Enfantin, selon son tempérament. Les uns saperaient, les autres bâtiraient. Soyez sûr que cela viendra, qu’il y aura entre vous et nous une étroite alliance et que vous ne ferez rien sans nous.

Vous savez comment s’est établi le christianisme, c’est-à-dire fort mal, même dans ce qu’on appelle son meilleur temps. Il était dans un si beau désaccord avec les mœurs, qu’en son nom, on commettait les crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposés à son institution et à son esprit. Douze corps d’armée, commandés par les douze apôtres, eussent, je crois, mieux valu que Paul répétant cette lâcheté : « Rendez à César, etc. »

Faites à votre idée, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais à votre tiédeur croissante, comme je me moque des railleries que vous adressez à mon récent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez cependant, et que l’amour de l’égalité a été la seule chose qui n’ait pas varié en moi depuis que j’existe. Je n’ai jamais pu accepter de maître.

A propos, mon procès marche, il est en bon train. Le baron ne plaide pas, il demande de l’argent et beaucoup. Je lui en donne, on le condamne à me laisser tranquille et tout va bien. Quant à ce qu’on en pensera à Paris, cela m’occupe aussi peu que de ce qu’on pense en Chine de Gustave Planche.

L’opinion est une prostituée qu’il faut mener à grands coups de pied quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre à des avanies pour obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien vous voir digérer des menaces et des coups ! Allons donc. Il faudrait que tout votre sang y passât, ou celui de votre provocateur.

Croyez-vous que je n’aie pas de dignité personnelle à défendre parce que je suis femme ? Allons donc, encore ! Souvenez-vous d’avoir prêché l’affranchissement de la femme.

Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de provoquer nos maris en duel ; on a bien raison, ils nous tueraient, ce qui leur ferait trop de plaisir.

Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d’invoquer trois imbéciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et qui, en vertu de certaine bonté de législation envers les esclaves menacées de mort, daignent nous dire : « On vous permet de ne plus aimer monsieur votre maître, et, si la maison est à vous, de le mettre dehors ».

Malgré tout ce que je vous dis là, par bonté pour monsieur mon époux, je fais tenir l’affaire aussi secrète que possible. Jusqu’ici, rien n’a transpiré, même dans la petite ville que j’habite, ce qui est merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N’en parlez donc à qui que ce soit.

Bonsoir, mon ami ; je vous embrasse de tout mon cœur ; je suis bien fâchée que vous n’ayez pas le plus petit fait à rapporter comme témoin ; car l’enquête va réunir une vingtaine d’amis autour de moi. Grâce à Duteil, à Planet et à votre serviteur, il sera impossible d’être plus spirituel que ne le sera cette charmante réunion. Défense d’y parler affaires et procès surtout. Ce sera l’adieu éternel que j’adresserai à mes amis, si je suis déboutée de ma demande.

En attendant, j’aurai fait mon livre. J’irai à Paris après mon procès jugé. Au revoir donc ; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites à Vinçard1 que je lui donne une grosse poignée de main.

G.S.

  1. Pierre Vinçard, publiciste. Ouvrier, puis libraire, il se lança ensuite dans le journalisme. Consulter cosmovisions. []

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