Lettre écrite par George Sand à Émile Regnault le 18/04/1831 à Nohant

A ÉMILE REGNAULT
[Nohant,] lundi soir [18 avril 1831]

Merci mille fois de votre aimable lettre, mon bon Émile. J’avais bien besoin d’un peu de gaieté, et vous m’en avez apporté. En vérité je ne me serais jamais doutée du brillant succès que j’ai eu à Bourges ; je vous assure qu’à voir le nez, la face et le ventre de votre ami [Le Bas], je croyais ma conscience et son repos à l’abri de tout danger. Vous allez faire bien d’autres cancans, et crier encore après ma coquetterie insatiable, quand je vous dirai que j’ai écrit une épître (la plus aimable que j’ai pu la faire) à cet inflammable et romantique jeune homme, sous le prétexte de lui demander la copie exacte de certaine inscription qui m’est nécessaire, mais dans le véritable but comme vous pensez bien, de percer de part en part ce cœur impressionnable. J’ai bien envie aussi de ne pas vous faire mentir et de voler les sales bouquins de votre vermeil cousin ou de votre cousin vermeil [Vermeil], comme vous voudrez, l’idée ne m’en était pas encore venue, vous me la donnez et du moment que vous êtes responsable, je ne vois pas pourquoi j’aurais la simplicité de me gêner. Charles [Duvernet] me le conseille et je n’y [vois] pas d’inconvénient.

Votre lettre m’a fait un plus grand bien que de me faire rire ! Elle m’a donné l’assurance d’une de ces amitiés qui rendent la vie douce à ceux même qui semblent malheureux par la force des choses. Ces doux sentiments consolent de la prévention stupide des uns, et de l’aveugle haine des autres. Ne me plaignez donc pas et ne vous inquiétez pas de mon sort. J’ai ici de bien grands sujets de chagrin il est vrai : mais du moment que je ne les ressens point, ils n’existent plus. Que n’ai-je pas pour m’en consoler ? Mes enfants près de moi, mes deux enfants qui sont beaux comme des amours et caressants pour moi seule. Ce serait déjà de quoi braver bien des malheurs domestiques. Mais mon âme avide d’affection, avait besoin d’en inspirer à un cœur capable de me comprendre tout entière, avec mes qualités et mes défauts. Il me fallait une âme brûlante pour m’aimer comme je savais aimer, pour me consoler de toutes les ingratitudes qui avaient désolé ma jeunesse. Et quoique déjà vieille j’ai trouvé ce cœur aussi jeune que le mien, cette affection de toute la vie, que rien ne rebute et que chaque jour fortifie. Jules [Sandeau] m’a rattachée à une existence dont j’étais lasse et que je ne supportais que par devoir à cause de mes enfants. Il a embelli un avenir dont j’étais dégoûtée d’avance, et qui maintenant m’apparaît tout plein de lui, de ses travaux, de ses succès, de sa conduite honnête et modeste. Ah ! si vous saviez comme je l’aime ! si je pouvais vous faire savoir combien il mérite cet attachement passionné qu’il inspire à tous ceux qui ont une âme noble et un cœur aimant ! Ceux qui le trahissent ou l’abandonnent sont jugés à mes yeux, ils ne l’ont jamais aimé, et ils ne sont capables d’aimer personne, les misérables ! se rebutant des aspérités de son caractère, ils s’ennuient de le voir triste, ils ne savent pas lui pardonner de n’être pas maître de ses impressions, comme si tout un homme était dans le maintien et dans les manières extérieures, comme si l’affection qu’il a pour ses amis subissait les variations de son humeur ! Ce pauvre enfant ! qui souffre tant de ses accès involontaires de tristesse ! On lui en fait des crimes, et loin de deviner combien il se reproche de ne pouvoir les réprimer, on cherche à s’y soustraire en le laissant seul !

Ah ! vous, du moins, vous ne l’en faites jamais rougir. Vous revenez à lui, sans reproche, sans effort, aussi je vous aime ! Je vous aime à cause de lui et à cause de vous, car vous, vous êtes bon et généreux, on ne peut pas être autrement quand on aime Jules, et pour lui rester attaché malgré son caractère mélancolique, il faut être plus qu’un compagnon de plaisir, plus qu’un ami ordinaire. Il faut comprendre ce qu’il y a en lui d’amitié brûlante, et de dévouement illimité pour compenser la froideur apparente qui l’absorbe quelquefois. Mon pauvre Jules ! aimez-le toujours. Tout ce que vous aurez d’amitié pour lui, je le regarderai comme m’appartenant, je vous aimerai et pour ma part et pour la sienne. C’est à lui dites-vous que vous devez mon attachement si vrai et si fort, c’est à lui j’en conviens, c’est a lui que je dois le bonheur de ressentir ces affections si douces. Quand je l’ai connu, j’étais désabusée de tout, je ne croyais plus à rien de ce qui rend heureux. Il a réchauffé mon cœur glacé, il a ranimé ma vie prête à s’éteindre, avec l’amour qu’il m’a inspiré, il m’a rendu toutes les facultés de mon âme, ses amis, Alphonse [Fleury] et vous, vous êtes devenus les miens, et maintenant croyez-vous que je puisse même loin de vous tous, me plaindre de mon sort, naguère si sombre, si désolé, aujourd’hui si plein et si vivant ! non, mon bon Émile, ne faites pas honneur à mon courage de la sérénité d’âme où vous me voyez habituellement, mais bien au sentiment de bonheur intime qui m’inonde, près de vous il était plus vif, mais loin de vous il est loin d’être détruit. N’avons-nous pas un riant avenir ?

Dans trois mois ne serons-nous pas réunis ! trois mois de bonheur passé, trois mois de bonheur à venir, à moi qui n’avais plus un jour d’espoir, et pas même un jour à regretter dans ma vie !

Suivant votre habitude, vous vous dites des injures. C’est un parti pris. Vous devriez bien enseigner cette humilité à bon nombre de gens de ma connaissance. Malgré toute l’envie que j’ai de vous faire plaisir, je me vois forcée de vous contrarier en ce point et de déclarer que vous n’êtes pas un animal aussi indécrottable que vous en avez la prétention. Pourquoi vous aimerions-nous tant, Jules et moi, si vous étiez si froid et si bête ? Bon Émile ! Méconnaissez-vous tant qu’il vous plaira si c’est votre maladie, mais ne vous inquiétez pas de notre jugement, nous savons vous apprécier et notre éternelle amitié vous le prouvera bien.

Bonsoir, cher camarade. Je vous embrasse de tout mon cœur. Rendez-le à mon petit jules, voyez-le souvent et parlez-lui de moi.

Je me suis amusée à peindre pour vous un petit brimborion que je vous enverrai à la première occasion. Dites au Gaulois que je veux qu’il m’écrive tout de suite, le paresseux m[ême] envers moi ! faites-le rougir.

Savez-vous si Jules a mes cadres ?

Mardi matin. Je reçois votre lettre ; comme je ne veux pas vous tricher et vous écrire une fois pour deux, je ne répondrai pas aujourd’hui à votre dernière. Je veux vous dire seulement qu’elle me fait bien plaisir et que je vous prie de m’adresser vos lettres poste restante, n’oubliez pas ce point.

Poste restante à La Châtre, n’y manquez pas.

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