Lettre écrite par George Sand à Émile Regnault le 25/05/1831 à Nohant

A ÉMILE REGNAULT
[Nohant, vers le 25 mai 1831]

Le cinquième étage c’est un peu haut, l’île Saint-Louis c’est un peu loin, faites pour le mieux et tranchez les difficultés vous-même, je serai toujours contente de ce que vous aurez définitivement conclu. Cette vue de Notre-Dame avec ses rosaces latérales, Saint-Jacques la Boucherie, etc., m’auraient bien tentée, mais une seule pièce, ce n’est pas assez. Si j’étais là sans visite aucune, comme chez Mme Warnier, je ne serais pas si magnifique dans mes besoins. Mais j’ai une mère, une tante, une sœur, un frère, etc. qui viendront certainement m’embêter, rarement à la vérité mais quelquefois, et si je n’ai qu’une chambre, je courrai risque d’être bloquée sans pouvoir les éviter, ou d’être prise en flagrant délit, embrassant le petit Jules. Je voudrais avoir une sortie pour laisser échapper Jules à quelque heure que ce fût, car enfin mon mari peut tomber je ne dirai pas du ciel, mais de la diligence, un beau jour à 4 h. du matin et n’ayant pas de gîte, me faire l’honneur de débarquer chez moi. Jugez ce que je deviendrais si je l’entendais sonner et si je sentais sa douce présence de l’autre côté de la porte ! Il l’enfoncerait bien avant que je l’ouvrisse, mais la situation serait éminemment dramatique et j’aime mieux aller voir Charles V caché dans une armoire, que de jouer une scène de Doña Sol dans ma mansarde1. Vous qui appréciez si bien ce qu’il y a dans mon cœur de sollicitude craintive et d’ineffable tendresse pour mon enfant Jules, veillez à notre sûreté et si dans le choix de ce logement il négligeait cette précaution d’issue, sans lui remettre sous les yeux tous les sots inconvénients attachés à ma position, insistez, mon bon Émile, pour que mes vues à cet égard soient fidèlement remplies. J’aime mieux loger un ou deux étages plus haut, n’avoir pas la vue des quais, payer plus cher, j’aime mieux tous les inconvénients possibles que celui d’une surprise où les jours de mon Jules seraient exposés. Je tuerais celui qui porterait la main sur lui, fût-ce mon mari, fût-ce mon frère. Voyez un peu à ne pas m’envoyer en place de Grève pour avoir négligé la disposition d’une porte. Comme je le disais à Jules, peu importe au reste que cette porte existe ou n’existe pas, pourvu que l’emplacement permette d’en établir une et que le propriétaire ne s’y oppose pas. Si le local convenait d’ailleurs, vous pourriez l’arrêter à cette condition, avec un peu de politique, vous pourriez même l’engager à payer la moitié de ce travail, c’est l’usage en général. Je suis joliment fâchée que vous ayez quitté l’hôtel Fricot, si c’était à refaire, vous auriez peut-être pu trouver à vous caser sous le même toit que nous. Je redoute aussi la solitude pour le Gaulois, accoutumé à vivre avec Jules, à le voir à toutes les heures, et indolent pour marcher comme il l’est, il retombera dans la tristesse si nous l’abandonnons à lui-même un instant. J’espère bien qu’il se rapprochera du lieu où nous serons. C’est un garçon qu’il ne faut pas laisser seul un jour, si par hasard son rasoir ne coupait pas bien sa barbe, il ferait comme certain Anglais dont Pyat a fait l’histoire dans le Figaro2, il se couperait la gorge avec pour l’aiguiser.

Vous êtes bien heureux de contempler ce beau ciel de Paris, si bizarre, si riche en couleurs, si changeant, plus beau cent fois quand je le contemplais entre vous deux, que le ciel large et embaumé des prairies. Ah, loin de ce qu’on aime il n’y a vraiment rien de beau. Ce pays que j’aimais tant jadis, où je m’enivrais de si douces rêveries, où je promenai mes quinze ans folâtres et mes 17 ans rêveurs et inquiets, il a perdu maintenant tous ses charmes. Il n’a plus d’intérêt que dans les lieux que j’ai parcourus avec Jules, encore souvent, après m’y être enivrée de doux souvenirs, suis-je forcée de les fuir, parce qu’un regret amer, une impatience brûlante viennent me saisir et me torturer. Il y a une place que j’affectionne surtout. C’est un banc placé dans un joli petit bois qui fait partie de mon jardin. C’est là que pour la première fois nos cœurs se révélèrent tout haut l’un à l’autre, c’est là que nos mains se rencontrèrent pour la première fois. C’est la aussi que plusieurs fois il vint s’asseoir arrivant de La Châtre, tout haletant, tout fatigué dans un jour de soleil et d’orage. Il y trouvait mon livre ou mon foulard, et quand j’arrivais il se cachait dans une allée voisine et je voyais son chapeau gris et sa canne sur le banc. Il n’y a rien de niais dans les petites choses quand on s’aime et vous ne rirez pas si je vous dis tous ces riens, n’est-ce pas, mon bon ami ? Il n’y avait pas jusqu’au lacet rouge qui serrait la coiffe de ce chapeau gris, qui ne me fît tressaillir de joie. Tous ces jeunes gens, Alphonse [Fleury], Gustave [Papet], etc. avaient des chapeaux gris pareils au sien, et quand ils étaient dans le salon et que je passais dans la pièce voisine, je jetais un regard sur les chapeaux. Je savais au lacet rouge, que Jules était un des visiteurs, les autres étaient bleus. Aussi je l’ai gardé comme une relique, ce petit cordon. Il y a pour moi dans son aspect toute une vie de souvenirs, d’agitation et de bonheur. Si vous saviez comme je l’aime, ce pauvre enfant ! comme dès le premier jour son regard expressif, nos manières brusques et franches, sa gaucherie timide avec moi, me donnèrent envie de le voir, de l’examiner. C’était je ne sais quel intérêt que chaque jour rendait plus vif et auquel je ne songeais pas seulement à résister. Et puis le jour où je lui dis que je l’aimais, je ne me l’étais pas encore dit à moi-même. Je le sentais et je n’en voulais pas convenir avec mon cœur, et Jules l’apprit en même temps que moi-même. Je ne sais comment cela se fit, un quart d’heure avant j’étais seule, assise sur les marches du perron, tenant un livre que je ne lisais que des yeux. Mon esprit était tout absorbé par une seule pensée, gracieuse, douce, ravissante, mais vague, incertaine, mystérieuse. Je voyais Jules, j’entendais sa voix, je repassais tout ce qu’il m’avait dit de lui, tout ce que j’en avais deviné, et mon cœur brûlait d’amour sans qu’il me fût venu à l’esprit de m’y livrer ou de m’en préserver. L’avenir, le lendemain, je ne savais ce que c’était. Il était venu la veille, et toute ma vie était dans ce jour-là. Tout d’un coup, une voix frappe mon oreille et me fait frissonner de la tête aux pieds. Je me retourne, c’était lui. Je l’attendais si peu !… Mais qu’est-ce que je vous conte là ? Jules vous a conté cent fois peut-être les moindres détails de cette vie d’amour, toujours si riante et si fraîche pour nous. Que les amants sont ennuyeux, n’est-ce pas ? qu’il faut de générosité à l’amitié pour supporter ses puériles jouissances et les partager ! mais vous êtes si bon ! vous nous aimez tant ! chaque jour Jules vous bénit davantage du bien que vous lui faites. Croyez-vous que je vous aime ?

A propos, ne soyons pas jaloux, croyez-moi, cela nous irait mal. Laissez-le faire de la littérature de cheval avec son allemand3, cela lui sera fort utile. Pour moi, je permets à la petite demoiselle du cabinet littéraire de l’adorer. Les affections sont libres. Et comment diable trouverais-je mauvais qu’une autre fît comme moi ? qu’il soit aimable, galant, séduisant, tout ce qu’il voudra avec elle, je m’en inquiète comme de… Oh ! vous en avez assez de mes guivres, de mes chiffres et de mes bonshommes, n’est-ce pas ? Je vous fais grâce de l’objet de comparaison. Mais je dis que je voudrais que toutes les femmes eussent pour mon Jules des yeux caressants et des paroles affectueuses. Je voudrais que le bonheur lui vînt de partout et que toute sa vie fût douce et flatteuse comme un jour de printemps. Je sais si bien qu’il rapportera tout à moi ! Bonsoir mon bon et cher Émile. J’écrirai demain au petit. Il est deux h., et je me lève demain de bonne heure pour aller au Coudray. Le Gaulois parle tous les jours de son départ, mais depuis le bal d’avant-hier, il est devenu Lovelace comme tout, et je ne sais s’il pourra s’arracher à toutes les passions qu’il a dû faire avec sa danse macabre. Ah peste ! vous ne savez peut-être pas ce que c’est que la danse macabre, c’est encore du gothique joliment romantique, mystique et poétique, quand j’aurai le temps je vous ferai l’histoire là-dessus. En attendant, voyez dans Dulaure.

Bonsoir, je vous embrasse de toute mon âme.

  1. Allusion au drame de Victor Hugo, Hernani, créé le 25 février 1830 ; au premier acte, Don Carlos (Charles Quint) se cache dans une armoire, tandis que Doña Sol reçoit Hernani. []
  2. Félix Pyat, « Histoire d’hier » (Figaro, 19 mars 1831). []
  3. Peut-être quelque besogne alimentaire adaptée de l’allemand []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *