Lettre écrite par George Sand à Émile Regnault le 20/09/1831 à Nohant

A EMILE REGNAULT
[Nohant, 20 septembre 1831]

Cher Émile ! je suis bien folle, mais je suis bien heureuse. Je vous avais écrit l’autre nuit je ne sais plus quand. Depuis trois jours j’ai vécu trois ans. Je ne sais tout ce qui est venu à la traverse de ma lettre. Jules vous le dira, moi j’ai tout oublié. Il s’est chargé de vous écrire aujourd’hui, de vous raconter, de vous expliquer, de vous envoyer mon bout de lettre. Qu’en direz-vous ? Vous ne gronderez pas. C’est impossible. Vous m’aimez trop pour me reprocher tant de bonheur. Gustave [Papet] n’a pas grondé, lui ! Il s’est dévoué, il s’est mis dans notre folie jusqu’au cou. Il a bivouaqué dans le fossé de mon jardin tout le temps que Jules a passé dans ma chambre, car il y est venu, cette nuit, sous le nez de Brave, de mon mari, de mon frère, de mes enfants, de la bonne, etc. Je couche au milieu de tout cet entourage mais dans un bon petit cabinet bien fermé, bien sourd, avec une armoire admirable. J’avais tout calculé, tout prévu. Jules ne courait d’autre risque que d’être salé d’un coup de fusil en grimpant à ma fenêtre qui n’est qu’à 6 pieds du sol. C’était une supposition après tout, un de ces dangers comme de verser en diligence et de se casser la jambe en dansant.

Il est venu et nous avons été si heureux ! Et puis voyez-vous, moi je n’ai rien à me reprocher. Il est venu me surprendre, je l’ai reçu avec joie. Je lui donne rendez-vous, il y vient, c’est la nuit que je vous écrivais, mais par une inconcevable fatalité, ou une grossière erreur de nos pendules, nous ne nous rencontrons pas. Nous voilà au désespoir, je le crois malade, je le gronde horriblement d’être venu pour achever de se tuer. Il se désespère, Charles [Duvernet] et Alphonse [Fleury] le grondent, le sermonnent, le découragent et veulent le griser par-dessus le marché. Enfin il veut partir sans me voir ! parce que dans un moment d’angoisse inexprimable pour sa vie, je lui avais dit qu’il le fallait. Mais deux heures après je m’étais rétractée et je l’attendais. Lui me garde rancune et ne vient pas. Je l’accable de reproches, de sottises, d’insultes, de boue, de coups de pieds et de coups de bâton. Alors il se fâche, m’envoie à tous les diables et cette nuit il était là, dans mon cabinet, dans mes bras heureux, battu, embrassé, mordu, grognant, pleurant, riant. C’était une rage de joie comme jamais je crois nous l’avions éprouvée. Voyez donc, si l’on peut gronder des gens aussi raisonnables et aussi heureux ! Dans quelques jours vous l’aurez à votre tour et dans quinze, nous serons tous trois sur le canapé de crin noir, à nous battre et à nous arracher les yeux. Cette nuit encore je veux qu’il vienne. Deux fois ce n’est pas trop. Après serait imprudent par excès, mon mari ne peut manquer d’apprendre qu’il est à 3 portées de fusil de Nohant1. Mais jusqu’ici il ne le sait pas. Il fait ses vendanges. Il dort la nuit comme un cochon.

Je suis imbécile, je suis abîmée de morsures et de coups. Je ne peux pas me tenir debout. Je suis dans une joie frénétique. Si vous étiez là je vous mordrais jusqu’au sang pour vous faire participer un peu à notre bonheur enragé.

Et admirez-moi ! baissez pavillon, au milieu de ce délire, de ces tourments d’impatience, de ces palpitations brûlantes, le travail marche. J’ai fait d’immenses corrections, au 2d volume2 dans ma soirée d’hier.

Pourquoi ne m’écrivez-vous pas ? Est-ce que vous n’êtes pas enchanté de nous ? Si vous me grondez, vous me désespérez, ne le faites pas ! J’ai assez grondé Jules. Vous ne diriez rien de neuf. J’ai tout dit, mais c’est fait. Recevez-le bien, ne lui faites pas un reproche. Dites-lui qu’il a bien fait. Il sait bien le contraire, allez ! Il ne recommencera pas, mais ne gâtez pas le bonheur que j’ai voulu lui faire trouver dans sa folie. Sans moi, elle lui eût laissé des remords, je ne l’ai pas voulu. Adieu cher Émile, aimez-moi comme je vous chéris, de toute mon âme.

  1. Sandeau séjournait en cachette chez Gustave Papet au château d’Ars. []
  2. Elle travaille alors au roman Rose et Blanche. []

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