Lettre écrite par George Sand à Joseph Mazzini le 22/11/1848 à Nohant

À JOSEPH MAZZINI, À LONDRES.
Nohant, 22 novembre 1848.

Mon ami,

Je vous croyais rentré en Italie, je ne savais où vous prendre; cette énergique proclamation de vous, que j’ai lue dans les journaux, n’indiquait point où vous étiez. Vous avez une existence difficile à suivre matériellement, et le cœur seul s’attache à vos pas, au milieu de mille anxiétés douloureuses.

Comment pouviez-vous croire que vous m’aviez fâchée? Est-ce jamais possible? Non, non, je ne le crois pas. Vous me gronderiez bien fort que je baisserais la tête, reconnaissant que vous en avez le droit et le devoir. Mais, bien loin de là, votre avant-dernière lettre était pleine de tendresse et de douceur comme toutes les autres, et vous ne songiez qu’à me consoler et à m’encourager. Quand je ne vous écris pas, dans le doute de votre situation, c’est par une crainte instinctive de vous compromettre si vous vous trouviez dans des circonstances plus périlleuses que de coutume. Tenez-moi donc toujours au courant, ne fût-ce que par un mot. De mon côté, je vous écrirai un mot seulement pour vous dire que je pense à vous, quand je craindrai que ma pensée sur les événements ne vous arrive mal à propos. Mais vous le savez bien, que je pense à vous sans cesse, et, pour ainsi dire, à toute heure. Votre souvenir n’est-il pas lié à toutes mes pensées sur le présent et l’avenir de l’humanité? N’êtes-vous pas un de ces travailleurs infatigables du grand-œuvre des temps modernes? Ouvriers qui peuvent bien se compter entre eux; car ceux de la douzième heure forment les masses et il en est peu qui ne se corrompent pas ou ne se rebutent pas, au milieu de tant de revers!

Sans doute l’avenir est à nous; mais irons-nous jusqu’à l’avenir? Peu importe! dites-vous; oui, peu importe pour nous qui sommes dévoués. Mais combien souffrent sans comprendre, et sans pouvoir s’adjurer eux-mêmes! combien succombent dans le pèlerinage, et comment ne pas pleurer amèrement sur les mourants qu’on laisse derrière soi! Notre route est semée de cadavres, et, tandis que l’ennemi fait des cadavres véritables par le fer et le feu, nous sommes environnés de découragements et de désespoirs qui s’asseyent au bord du chemin et refusent d’aller plus loin.

L’état moral de la France, en ce moment, est une retraite de Russie. Les soldats sont pris de vertige et se battent entre eux pour mourir plus vite. Voyez les socialistes divisés, exaspérés, furieux, au moment où toutes les nuances de l’idée démocratique devraient se réunir et se retourner contre l’ennemi commun!

Mais il y a là dedans quelque chose de fatal. Ce ne sont pas seulement les orgueilleux et les intolérants qui ne savent quel nom opposer à celui du prétendant: ce sont les âmes honnêtes et modestes, ce sont les serviteurs les mieux disciplinés de la cause, qui reculent effrayés devant une adhésion à donner au proconsul algérien, au mitrailleur des faubourgs. Lui seul peut nous sauver, dit-on. Sauver notre parti, peut-être! Encore c’est très douteux, d’après sa conduite récente. Mais le peuple est-il un parti? Et cet homme a-t-il la moindre intelligence des besoins du peuple, la moindre sympathie pour ses souffrances, la moindre pitié pour ses égarements?

Si nous lui opposons Ledru-Rollin, quelle garantie nous donne ce caractère impressionnable et capricieux dont on ne saurait dire, depuis le 4 mai, s’il est pour le peuple ou pour une certaine bourgeoisie démocratique qui n’est pas le peuple, et qui manque d’intelligence au premier chef!

Je vais vous envoyer la constitution de Leroux. C’est savant, ingénieux, et très bon à lire dans un temps de calme et de spéculation philosophique. Mais toutes ces formes symboliques, et ces systèmes a priori ne répondent en rien aux besoins, aux possibilités du moment. C’était facile â tourner en ridicule, on l’a fait, et cet écrit n’a servi à rien. Proudhon est bien plus fort que lui dans les théories absolues et personnelles. Mais c’est l’esprit de Satan, et malheur à nous si nous mettons ainsi l’idéal à la porte! Leroux en a trop; mais, pour n’en point avoir du tout, Proudhon n’est pas plus praticable.

Ces esprits-là en cherchent trop long. Il n’en faudrait pas tant pour nous sauver. Je vous enverrai une brochure de Lamennais, et ce que je pourrai rassembler ici, avec un livre que mon ami Borie vient de faire et dont j’ai écrit l’introduction. Vous m’en direz votre avis.

Je ne veux pas vous parler des événements de l’Italie et de ceux qui particulièrement vous intéressent. Il me semble qu’il ne le faut pas, par prudence pour vous. Vous me tiendrez au courant, tant que vous pourrez, et vous savez si je m’y intéresse, si je me tourmente, si je m’afflige et si j’espère et souffre comme vous et avec vous!

Mes enfants vous aiment et me chargent de vous le dire. J’ai toujours _hors de la maison_, les mêmes douleurs de famille. Je travaille, j’attends le 10 décembre comme tout le monde. Il y a là un gros nuage, ou une grande mystification, et il faut s’avouer impuissant devant cette fatalité politique d’un nouvel ordre dans l’histoire: le suffrage universel.

Adieu, ami.

A vous de toute mon âme.

GEORGE.

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