Lettre écrite par George Sand à Hyacinthe De Latouche le 21/09/1831 à Nohant

A HYACINTHE DE LATOUCHE
[Nohant, 21 septembre 1831]

Depuis que je ne vous ai vu, je vous ai écrit trois fois. Mais comme c’était pour vous demander des conseils, je m’en accuse et ne m’en vante pas. D’ailleurs, j’ai jeté mes lettres au feu, dans la crainte, non de vous ennuyer, je serais coupable d’ingratitude, si je le pensais, mais dans la crainte d’abuser d’une amitié que je ne voudrais pas perdre au prix du monde entier. De toutes mes misères, ma misère d’esprit est celle dont je vous ai le plus entretenu, et à cet égard, je vous dois une chaude amitié. Vous m’avez donné de bons avis et si je n’ai pas fait mieux, c’est ma faute. Je suis sûre du moins d’avoir fait une excellente chose le jour où j’ai jeté au feu tout le premier volume dont vous avez écouté héroïquement l’exposé. Après ce grand acte, je croisai les bras et comme l’Éternel je me reposai. Depuis, j’ai refait le premier volume en entier, il est chez l’imprimeur, le second y sera dans quelques jours1. Vous voyez que je travaille, mais comme dit ma mère en parlant de ses enfants : « je fais vite et mal ». Si ce premier essai, dont j’accouche au milieu de mille terreurs, est pitoyable, je m’en relèverai, j’espère, parce que vous me direz la vérité et que je l’écouterai. Si, en dépit de votre patience, de vos remontrances, de vos encouragements, je ne viens pas à bout d’écrire, j’ai une ressource, c’est de me faire cuisinière. J’ai dans l’idée que c’était là ma vocation et que je l’ai manquée. Me prendrez-vous à votre service ? J’aurai bien soin de vous, je vous le promets.

Je voudrais savoir si vous vous portez bien et si vos affaires au Théâtre-Français2 vont comme vous voulez, si, par parenthèse, Mlle Brocard ne fait pas damner votre âme par les charmes de son physique ou la chétivité de son jeu, si vous serez joué avant me retour, et si je dois me munir d’une canne à épée pour appeler en duel les ennemis que messieurs tels et tels vous susciteront au parterre ; attendez-moi donc. Il vous faut le recours de mon bras.

Mme Duvernet est un peu malade. J’ai eu l’infamie de ne pas aller la voir.

Le roman occupe toutes mes nuits, les leçons que je donne à mon enfant remplissent tous mes jours ; Charles [Duvernet] est venir me voir plusieurs fois. On veut le marier, et lui ne sait s’il en a peur ou envie.

Adieu, mon bon Latouche ; du diable si je vous appelle Monsieur. Je vous aime trop pour cela. Deux lignes de vous me feraient bien plaisir. Dites-moi que vous n’êtes pas souffrant et que vous m’aimez… Je crois que l’usage est de dire un peu. Mais je ne suis pas modeste. Je voudrais que vous m’aimassiez beaucoup.

Votre dévouée camarade.

Aur. Dud.

Eh bien, à propos ! nous avons laissé tuer la Pologne3 ? Est-ce infâme ! mais croyez-vous que c’en soit fait ? Une nation peut-elle périr ? Je sais bien que cela ne regarde pas les femmes, mais il n’est pas défendu de pleurer les morts.

  1. Il s’agit du roman Rose et Blanche, écrit en collaboration avec Sandeau, et imprimé par André Barbier (Renault, Lecointe et Pougin, Corbet aîné, Pigoreau, Levavasseur, 1831 ; 5 volumes, in-12 ; BF 24 décembre 1831). []
  2. L’unique représentation de La Reine d’Espagne de Latouche aura lieu à la Comédie-Française le 5 novembre 1831, avec Suzanne Brocard dans le rôle principal. []
  3. La nouvelle de la prise de Varsovie par les Russes (8 septembre) est parvenie à Paris le 16 ; le général Sebastiani déclare à la Chambre : « L’ordre règne à Varsovie ». []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *