Lettre écrite par George Sand à Joseph Mazzini le 05/03/1849 à Nohant

À JOSEPH MAZZINI, A FLORENCE.
Nohant, 5 mars 1849.

Mon ami,

Je reçois aujourd’hui votre lettre de Florence. Je vous ai écrit à Florence à l’adresse de M. Cajali, il y a plusieurs jours. Êtes-vous bien sûr de me donner sans distraction et sans erreur les adresses que vous m’indiquez? Vous m’avez désigné M. Cajali dans deux lettres différentes, à Marseille et à Florence. Est-ce vous qui preniez ce nom, ou bien est-ce un ami qui a ces deux domiciles? Ne manquez pas à l’avenir d’être très précis; car je crois que mes lettres se perdent ou éprouvent des retards.

Maintenant, Dieu merci, je puis vous écrire sous votre nom. C’est le signe de la liberté en Italie, et ce nom est comme celui de la République elle-même, qui se montre ou se cache, selon que Dieu se manifeste aux hommes par le patriotisme, ou se retire de leur cœur. Ah! mon cher Joseph! il s’est accompli de grandes choses chez vous et en partie grâce à vous, depuis la dernière lettre que je vous ai écrite. J’ignorais alors les événements de la Toscane, et tout ce qui se prépare en Piémont. Rome isolée me faisait trembler. Tout dépend désormais du courage et de la foi de votre peuple.

Nos journaux de la réaction sont infâmes sur cette question italienne, comme ils le sont d’ailleurs pour tout mouvement de la vie dans l’humanité. Ceux de notre couleur demandent en vain l’intervention contre les Autrichiens et les Russes, qui menacent l’étincelle naissante de nos libertés. Le gouvernement est sourd et muet. Traître ou stupide, on ne sait trop lequel des deux.

La fatalité qui poursuit cette époque, c’est que les mouvements du salut ne se font pas simultanément. Si l’Italie s’était soulevée ainsi en février! si on eût proclamé la République à Rome en même temps que Vienne chassait l’empereur! et si, maintenant, la France se réveillait et imposait silence aux aristocraties perfides! Enfin, ce jour d’élan unanime viendra, et alors les royautés en auront fini pour toujours. Quelle que soit l’issue de votre République italienne, ce qu’elle fait aujourd’hui ne sera pas perdu, et votre œuvre portera ses fruits d’une manière durable avant qu’un siècle se soit écoulé. Maintenant, il dépend des hommes que Dieu se laisse arracher ce miracle dès à présent. La flèche est lancée; si elle manque le but, ce ne sera toujours pas votre faute, à vous homme de persévérance et d’abnégation, et vous n’avez pas de raisons pour ne pas rester tranquille et plein de foi dans l’avenir et dans vous-même, quand même il vous faudrait encore voir un nouveau temps d’arrêt. Nous étions, nous sommes, nous serons dans la vérité, et alors, pourquoi nous attrister sur nous-mêmes? Donnons tout ce qui est en nous, et mourons en regardant devant nous; car tout ce qui est tombé derrière est tombé utilement.

Je suis tentée de vous gronder d’avoir de temps en temps des doutes sur moi, lorsque vous me demandez si je suis mécontente de vous. C’est la suite du procès que vous voulez de temps en temps vous faire à vous-même, pauvre cher saint homme que vous êtes! Vous vous accusez quand l’humanité hésite ou recule, comme si c’était votre faute comme si vous n’aviez pas toujours été sur la brèche le premier et le plus exposé. Vous êtes trop bon et trop grand pour ne pas être triste et timoré. Que ne puis-je vous donner un peu de cet orgueil que les autres ont de trop! Vous souffririez moins. Mais cette humilité de votre cœur fait qu’on vous aime autant qu’on vous estime, je dirais qu’on vous admire, si ce n’était à vous que je le dis. Vous ne le croiriez peut-être pas, tant vous êtes simple et doux. Croyez, au moins, que je vous aime de toute mon âme et n’en doutez jamais, ou je croirai que vous ne m’aimez plus.

Mon fils et nos amis vous embrassent.

Écrivez-moi.

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