Lettre écrite par George Sand à Théophile Thoré le 29/03/1849 à Nohant

À M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.
Nohant, 29 mars 1849.

Mon cher ami,

Il faut que je n’écrive point socialisme et fasse le mort pour le moment. Ce n’est pas un engagement que j’ai pris, comme bien vous pensez, mais c’est une contrainte volontaire que je m’impose pour sauver une existence qui m’est plus chère que la mienne. Je vous, dirais cela si nous pouvions causer ensemble.

Attendez-moi donc quelque temps sans parler de moi. Mon bâillon tombera bientôt, j’espère. Ne vous inquiétez point de l’affaire matérielle en ce qui me concerne. Je crois avoir été plus que payée du travail que j’ai fait pour le journal, et j’espère bien, quand la liberté me sera rendue, n’être plus dans les mêmes embarras d’argent, et n’avoir plus à vous en demander pour ma collaboration. Il y a longtemps que je me reproche de n’avoir pas reçu de vos nouvelles directement, regret que vous ne m’auriez pas causé si je vous avais écrit moi-même. J’ai été triste et malade, et je n’ai pas su me défendre d’un effroyable abattement après juin. Cela s’est dissipé pourtant, et j’ai fait un nouveau bail avec la patience et la foi dans l’avenir. Pourtant, les événements officiels ne sont pas plus riants. Barbès à Bourges, l’Italie perdue ou trahie, Proudhon condamné, la réaction triomphante sur toute la ligne! Mais cela n’empêche pas l’idée de faire son chemin, et, jusque dans les provinces les plus arriérées, le peuple s’indigne contre le pouvoir, et de grandes protestations se préparent, non pour les prochaines élections, c’est trop tôt, mais pour un temps qui n’est pas si éloigné qu’on le croirait, à ne voir que la surface des choses.

Courage donc! L’humanité gagnera son procès. Je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai suivi vos persécutions et votre espèce d’acquittement avec le plus vif intérêt. Vous ne doutez pas de mes sentiments pour vous et de l’encouragement fraternel que je voudrais vous apporter sans cesse, si, Dieu merci, cela ne vous était point parfaitement inutile, puisque vous avez la persévérance et la foi plus que personne.

Tout à vous de cœur.

G. SAND.

Mon fils se rappelle à votre souvenir.

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