Lettre écrite par George Sand à Charles Sainte-Beuve le 24/09/1834 à Nohant

A CHARLES SAINTE-BEUVE.
Nohant, 24 septembre 1834.

Je veux vous dire, mon ami, que j’ai lu votre livre1, bien tard sans doute ; mais j’arrive d’un pays perdu, où j’étais tombée dans l’abrutissement le plus complet. C’est ici enfin, que j’ai trouvé un peu de repos, sur la lisière de la Vallée noire, dans mon pays, au milieu de mes camarades et de mes amis, auprès de mes enfants. Là seulement j’ai pu lire, et le premier livre que j’ai ouvert a été le vôtre. Ce que vous m’en aviez confié ne m’était pas sorti de la mémoire, et j’en savais les moindres détails, néanmoins j’ai voulu tout recommencer, et je veux vous dire comment je l’ai fait. Un de mes amis [François Rollinat], un des meilleurs, homme grave, triste, vertueux, admirable, tenait le livre et lisait à haute voix. Les autres écoutaient religieusement, étendus sur l’herbe. Les enfants jouaient, mais en se parlant bien bas, pour ne pas nous déranger, et je fumais pour avoir les idées plus nettes et mieux entendre. Je ne crois pas qu’aucune lecture m’ait émue autant que celle-là. Je ne vous connaîtrais pas du tout que c’eût été la même chose quant à l’admiration que j’ai ressentie. Mais cette longue histoire si belle, si vraie, si triste, racontée par vous m’a touchée profondément. Le lecteur a une voix lente, uniforme et profonde qui semblait faire exprès pour le style d’un pareil récit ; sa figure, son caractère, tout ce que sa vie offre de grandeur et de souffrance, l’extérieur et l’intérieur, tout le rendait digne d’être votre interprète, et je me flatte que nulle part vous n’avez été mieux lu et mieux entendu.

Si je me laissais aller à mes émotions et à mes sympathies, je vous dirais que Volupté est une œuvre parfaite. A en juger sévèrement et froidement, je crois pouvoir encore vous dire que c’est le plus beau roman qui existe dans notre littérature nouvelle. L’ordre, la marche, l’enchaînement, le développement, le dénouement sont dans leur cours paisible et simple, d’une évidence, d’une clarté, d’une nécessité admirables. Les caractères sont d’une pureté et d’une beauté sublimes. Il n’est pas un rôle négligé : ceux même qui apparaissent le moins, Mlle de Liniers, Mme de Cursy, sont encore des figures frappantes et qu’on n’oublie jamais. Ce que j’admire et chéris dans ce livre, c’est que toutes les figures sont belles, même les moins belles, car Mme de R. pourrait encore être aimée de nous après qu’Amaury s’est plaint d’elle et nous a raconté ses travers. Il semble qu’Amaury ne puisse peindre qu’à la manière de la vieille Italie chrétienne, qui ne cherchait le vrai que dans le beau, et qui n’étudiait la nature que dans sa perfection. C’est un cadre où des vierges, des saints et des anges se présentent avec diverses expressions, mais dont chaque site est un type de grâce ou de beauté.

Le caractère qui me plaît le mieux parce qu’il est peut-être absolument neuf en littérature, et qu’il est profondément vrai dans la vie, c’est celui de M. de Couaën. Le fait de l’art était de le revêtir, comme vous l’avez fait, d’une beauté si austère et d’une tristesse si imposante. Pour ma part, je vous remercie de cette création, et tous mes amis de la Vallée noire, qui sont peu littéraires, mais qui sont de bon cœur et de bon sens, se sont prosternés devant elle.

Je n’ai rien lu de plus adorable que le portrait des deux enfants, la chanson d’Arthur, le Jasmin, etc. Vous auriez souri en nous voyant tous pleurer se mort, et ensuite celle de sa mère. Comme vous avez faire aimer vos personnages ! Voilà ce que personne ne sait bien, et ce que je veux étudier de vous.

Je veux vous dire maintenant l’impression qui m’est restée de cette lecture et dans quel état d’esprit elle m’a laissée pendant plusieurs jours. Faites attention qu’il n’est plus question de juger le roman, qui me paraît sans reproche en tant que roman, c’est-à-dire histoire vraie. Je m’en prends maintenant aux idées premières, au choix du sujet, et en cela il ne m’a laissé que tristesse et découragement. J’ai cherché longtemps pourquoi et peut-être l’ai-je enfin trouvé. C’est un livre trop spécial. Il intéressera et charmera tout le monde, mais il ne sera vraiment utile et profitable qu’aux dévots. C’est une bien petite fraction du monde intelligent, que la fraction catholique, et je voudrais qu’une si belle œuvre pût donner secours à toutes les intelligences. C’est vous dire combien j’estime le livre et combien je le croirais propre à remuer la société, s’il ne se restreignait dans le cercle particulier de ce qu’on pourrait appeler maintenant en France une coterie. Il est vrai qu’Amaury démontre par des raisonnements excellents et admirables que la grossière volupté des sens est funeste aux hommes intelligents, de toutes les religions, que c’est l’homme moral et non pas seulement l’homme pieux qu’elle tue ou flétrit. Mais Amaury élevé dans la croyance romaine, et rentrant dans on sein par un pacte aussi formel que l’ordination, a bien moins de pouvoir sur la foule que vous, Sainte-Beuve, qui n’êtes ni dévot ni prêtre, en auriez, si vous parliez du fond de votre grenier de poète. Je n’aime point ce séminaire où l’âme agitée va se retremper et se raffermir. Cela est beau dans le poème, et produit une tristesse solennelle et profonde. Mais vous vous souvenez bien que quand j’écrivais Lélia, je me reprochais amèrement de faire un livre inutile, je craignais même qu’il ne fût dangereux ce qui était une fatuité bien gratuite. Vous n’avez ni l’un ni l’autre de ces reproches à vous faire pour Volupté, mais c’est moi, qui vous faire le reproche d’avoir écrit un livre sublime sur un sujet qui en paralyse les effets. Que les autres fassent ce qu’ils veulent, mais vous, mon ami, il faut que vous fassiez un livre qui change, et qui améliore les hommes. Entendez-vous ? Vous le pouvez, donc vous le devez.

Ah ! si je le pouvais, moi, je relèverais la tête et je n’aurais plus le cœur brisé, mais en vain je cherche une religion, sera-ce Dieu, sera-ce l’amour, l’amitié, le bien public ? hélas ! il me semble que mon âme est organisée pour recevoir toutes ces empreintes, sans que l’une efface l’autre. Mais trouverai-je jamais un an, ou seulement un mois dans ma triste vie pour sentir tout cela sans amertume, sans doute sans effroi ? Voyez Lélia. Il y a de tout, et il n’y a rien, dans Jacques, l’amour est placé sur un autel et l’abnégation se prosterne devant lui, mais le sentiment religieux pâlit et s’efface. Qui peindra le juste tel qu’il doit, tel qu’il peut être dans l’était de notre société ? Voilà ma grande préoccupation2, voilà ce que je demande aux hommes de génie et aux hommes de bien. N’êtes-vous pas l’un et l’autre ? N’avez-vous pas senti ce qu’est la justice selon le Dieu de tous les hommes, en écrivant ces grandes pages d’Amaury ? Si je le sentais comme vous, si j’avais dans l’esprit cette fermeté qui manquera peut-être toujours à une femme, et cette sainteté consciencieuse du cœur qui manque à presque tous les hommes, je voudrais le dire et l’enseigner.

Je m’embarrasse peu pour mon compte, des combats de la chair avec l’esprit, et, si j’étais lecteur seulement, je m’étonnerais autant d’Amaury se plaignant du trop de plaisirs humains que le Lélia déplorant leur absence. J’admets la poésie de l’une et l’autre invention, parce que toute situation excessive est poétique. Mais je ne la crois vraie que passagèrement. Le temps, le hasard, mille circonstances nécessaires ou imprévues altèrent la singularité rigoureuse d’un caractère ou d’une organisation. Le vice d’Amaury me semble bien guérissable sans l’aide du cloître et du serment. Lui-même sait le remède lorsqu’il cherche le ciel et la terre dans l’amour d’une seule femme. Si le hasard la lui eût présentée, il ne fût point entré au séminaire. Ce n’est pas sa faute, c’est celle des choses qui a fait avorter ses tentatives vers l’amour pur. Ces combinaisons malheureuses, les devoirs de l’amitié envers Mme de Couaën

  1. Le roman Volupté (BF 19 juillet 1834) ; Sainte-Beuve en avait déjà lu des passages à Sand en mars et mai 1833. Sainte-Beuve a publié cette lettre dans l’édition de 1869 de son roman, avec ce commentaire : « de tous les jugements qui me vinrent de la part d’illustres amis, aucun ne vaut pour l’étendue de l’examen, le poids de l’éloge et le sérieux des objections, celui de Madame Sand ». Voir la belle édition de Volupté par André Guyaux (Folio). []
  2. Dans la quatrième des Lettres d’un voyageur, Sand a inséré un « portrait du juste » qu’elle avait écrit à l’âge de seize ans. []

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