Lettre écrite par George Sand à Émilie De Wismes le 30/01/1823 à Nohant

A ÉMILIE DE WISMES
Nohant, 30 janvier 1823

Tes lettres sont si aimables, chère Émilie, qu’il m’est impossible d’être paresseuse avec toi. Je ne te sermonnerai pas pour te donner le goût du mariage, parce que cela te viendra tout comme à une autre, et que d’ailleurs ta position est si agréable et si heureuse que je ne vois pas pourquoi tu te hâterais d’en changer. Je te rassurerai seulement sur l’intérêt que tu prends aux peines attachées à mon état. Je t’assure bien, chère amie, que ces peines-là ne sont pas grandes et qu’au contraire il n’est pas de souffrance plus douce que celle qui vous annonce un enfant. J’avoue qu’ensuite l’inquiétude, les chagrins souvent qu’il vous cause, sont bien réels, mais je compte pour rien les maux physiques, et quand même le médecin, la garde, l’apothicaire, les maux de toute espèce, etc. m’épouvanteraient autant que toi, je pense que les petites caresses du nouveau-né vous font tout oublier. En attendant, tu ne conçois pas quel plaisir on éprouve à sentir remuer son enfant dans son sein. Et quels doux projets on fait pour lui.

Le second point de ton discours est plus juste. Je conviens que les contrariétés qui naissent de la diversité des goûts, des caractères, ne sont que trop réelles, dans la plupart des ménages. Il faut aussi être bien persuadée qu’il est absolument impossible de rencontrer une personne dont l’humeur et les goûts soient en tout semblables aux siens propres, puisqu’on peut dire de nous tous, ce que l’abbé Magnani t’appliquait fort bien : Natura la fè ruppe la stampa1.

C’était un éloge fort juste, mais soit que la nature ait bien ou mal travaillé, il est certain qu’elle ne s’est pas servie du même moule pour deux personnes. Chaque fois donc que l’un ou l’autre des époux voudra conserver ses idées et ne jamais céder, il se trouvera malheureux. Il faut, je crois, que l’un des deux, en se mariant, renonce entièrement à soi-même, et fasse abnégation de sa volonté non seulement, mais même de son opinion, qu’il prenne le parti de voir par les yeux de l’autre, d’aimer ce qu’il aime, etc. Quel supplice, quelle vie d’amertume, quand on s’unit à quelqu’un qu’on déteste ! Quelle triste incertitude, quel avenir sans charme, quand on épouse un inconnu ! Mais aussi quelle source inépuisable de bonheur, quand on obéit ainsi à ce qu’on aime ! Chaque privation est un nouveau plaisir. On sacrifie en même temps à Dieu et à l’amour conjugal, et on fait à la fois son devoir et son bonheur. — Il n’y a plus qu’à se demander si c’est à l’homme ou à la femme à se refaire ainsi sur le modèle de l’autre, et comme du côte de la barbe est la toute-puissance2, et que d’ailleurs les hommes ne sont pas capables d’un tel attachement, c’est nécessairement à nous qu’il appartient de fléchir à l’obéissance. Je te fais là une peinture, qui doit paraître bien sombre aux yeux d’une indifférente et qui sans doute ne te réconciliera pas avec le mariage. Mais je ne sais pas tromper et je serais bien fâchée de te présenter le bonheur des jeunes dames sous un aspect sans nuage. Il faut aimer et aimer beaucoup son mari pour en venir là et pour savoir faire durer toujours la lune de miel. J’ai eu comme toi, jusqu’au moment où je me suis attachée à Casimir, une triste opinion du mariage et si j’en ai changé, c’est à mon égard seulement et sans oser encore prononcer sur le bonheur qu’y trouvent les autres.

Voilà un trop long chapitre ; mais il y a tant de choses à dire qu’il est difficile de s’expliquer en peu de mots là-dessus.

Tu te moques de moi je pense avec ta « Madame la Baronne ». Je t’en prie, pas de ces mauvaises plaisanteries. Nos Berrichons font mieux : ils m’appellent « Madame la Comtesse ». Outre que je ne puis être tous les deux a la fois, je t’avertis que je ne prends ni l’un, ni l’autre. Les noms de notre pays sont dignes de figurer à côté de ceux du vôtre. Si vous avez M. Ardent nous avons la ville d’Ardentes et M. Brasier. En compensation, nous avons Mme du Bel-air, M. de Beau-regard et M. de Beau-repaire. Et puis la famille Chicot, ce qui présente une idée fort propre. En revanche on remarque des noms très drôles et assez jolis, tels que Doradoux, Filiosa, Chérami, Doré, Pâquette, etc. On a ici la singulière manie de féminiser tous les noms. Ainsi l’on dit M. Papet et Madame Papette, Rousseau et Roussette, etc. Mais ce qu’il y a de charmant, c’est le nom que porte le conducteur d’une mauvaise voiture nommée patache, qui fait le service de La Châtre à Châteauroux. Imagine-toi que ce pauvre homme s’appelle très sérieusement le Patachier. J’ai honte d’écrire un pareil mot, et cependant nos gens de bon ton le prononcent très familièrement. Enfin nous avons Mme de Culong [Culon], Mme de Vilaine [Villaines], M. Moisi, le château de Rochefolle, vieille ruine très romantique sur un rocher, qui s’avance sur un étang lequel forme une cascade, laquelle se perd dans des montagnes couvertes de bois. Non loin de là est la Côte-Noire3 et tout près de nous le château d’Arse, est-ce français ou anglais4?

A propos, tu sais qu’Eugénie Lefebvre est maintenant Mme de Noir-Carme. Dans les noms que tu me proposes pour mon poupon, j’aime beaucoup Raymon5, mais je crois qu’il s’appellera Maurice, comme mon père.

C’était hier le 29, et j’ai pensé toute la soirée à ta robe de tulle. Je crois très fort à la beauté d’Anna, mais je sais aussi que tu ne lui cèdes en rien, et je crois que personne à Angers n’a décidé entre vous deux. Adieu, chère amie, amuse-toi bien, aime-moi un peu, et sois persuadée que je t’aime beaucoup. Après avoir tant discuté sur les noms, j’ai honte d’en signer un aussi ridicule que celui d’

Aurore

Hippolyte [Chatiron] connaît beaucoup M. de Beauvau. Il a été au régiment avec lui. A propos d’Hippolyte, il doit être marié d’hier et nous l’attendons incessamment avec son épouse, qui est de la taille de Mme Marie-Agnès. Lui qui est grand et gros pourrait la mettre dans sa poche, ou dans sa botte.

Je ne puis te rien raconter du mariage d’Anna Vié, n’en sachant pas plus que toi à cet égard. Mes réflexions étaient fondées sur ce qu’étant sans fortune, sans naissance, sans talents, et loin d’être d’une figure agréable, elle avait épousé un homme d’une aussi bonne maison et d’une belle fortune. Je ne le connais que parce qu’il est du pays de mon mari et qu’il a manqué épouser une de ses cousines, qui l’a trouvé trop vieux. Observons qu’elle a 28 ans et qu’ayant beaucoup de goût apparemment pour les jeunes gens elle vient d’épouser un homme de 23. C’est aussi à peu près l’âge d’Hippolyte et de sa femme. Je te prie d’embrasser Arma pour moi et de me rappeler au souvenir de Miss Gabb.

  1. L’abbé Magnani était le professeur d’italien du couvent des Augustines anglaises ; la citation du Roland furieux (Orlando furioso) de l’Arioste est inexacte : Natura il fece, e poi ruppe la stampa (La Nature l’a fait et a brisé le moule). []
  2. Molière, L’école des femmes (III, 2). []
  3. Le domaine de Côte-Noire, sur la commune de Montgivray (Indre), appartenait aux Dupin ; George Sand le vendra en 1839. []
  4. Le château d’Ars, près de Nohant, appartenait à la famille Papet ; Gustave Papet deviendra un des meilleurs amis de la romancière. Le mot anglais arse signifie cul. []
  5. George Sand donnera ce prénom à l’un des personnages d’Indiana, Raymon de Ramière. []

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