Lettre écrite par George Sand à Pietro Pagello le 03/1834 à Venise

A PIETRO PAGELLO.
[Venise, 2e quinzaine de mars 1834]

Mon Pierre, mon Pierre ! Tu es un homme toi. On peut t’aimer et t’estimer : que tu es bon, mon ami, que tu es sensible et généreux ! Comme tu sais te sacrifier sans hésiter un instant !

Oui, je t’estime ; oui, je t’aime. Oui je payerai ta vertu d’un amour digne de toi. Quelles comparaisons tu me fais faire à chaque instant entre toi et ceux que j’ai aimés, et tous ceux que j’ai connus ! Je connais pourtant quelques hommes dignes de vénération, mais je crois que tu es le meilleur de tous. Tu as leurs qualités, et tu n’as pas leurs défauts. Ce pauvre enfant malade que tu m’as ramené ce soir, a bien de la peine à te comprendre ; mais il t’admire et te bénit. Je ne crois guère à sa conversion. Je sais bien que cette folie ne sera pas la dernière et que j’aurai encore beaucoup à souffrir avec lui. Cependant, je ne peux pas m’empêcher d’être au désespoir quand je le vois abandonné et manquant de soins, d’amitié et de secours, avec une santé si faible, une tête si malade et si peu de courage. Malgré le mal, que je m’attends à souffrir encore par lui, je suis heureuse quand je le vois revenir se placer sous mon appui. Pauvre jeune poète, qui a le sentiment des grandes choses, mais qui n’a pas la force de les exécuter ! Il est bien digne d’inspirer la compassion, car il est bien coupable, et quand il se trouve seul et délaissé, il n’a pas de refuge dans sa conscience. Il ne peut pas comme toi, ami, se consoler des maux par la pensée d’avoir rempli un devoir ou d’avoir fait une bonne action : il obéit à tous ses mauvais mouvements, et il en souffre : il faut le plaindre. Souvent, il m’offense si grièvement que ma pitié est étouffée par une espèce de mépris pour sa faiblesse et son injustice. Mais nous sommes deux, pour veiller sur lui et la miséricorde de l’un se ranime quand celle [de] l’autre se fatigue. Aide-moi à accomplir cette tâche jusqu’au bout. Nous serons si heureux, quand nous nous retrouverons, et qu’enivrés d’amour, dans les bras l’un de l’autre, nous pourrons nous dire que nous n’avons rien à nous reprocher ! Nous nous rappellerons que nous avons sacrifié des jours, que nous eussions pu consacrer au bonheur et que nous avons consacrés à la pitié ; et nous jouirons doublement des jours de liberté et de délices, qui nous seront rendus. Nous les recevrons du ciel comme une récompense, si mon amour et mes caresses peuvent te sembler un prix digne de ta grandeur et de ta bonté, sois sûr que tu seras bien payé, ô mon Pierre ! S’il suffit pour te mériter, de te bien apprécier et de te bien comprendre, sois sûr que je te mérite.

Alfred disait ce soir : « quel homme que ce Pagello ! quel cœur ! quelle force ! Il m’a presque avoué qu’il t’aime, et cependant il vient me chercher, quand il pourrait profiter de nos querelles et il me ramène auprès de toi : il obtient mon pardon. Il me semble qu’auprès de vous deux, je suis un nain. Je me fais honte à moi-même. Je sens que je devrais mettre ta main dans la sienne, et m’en aller pleurer tout seul le bonheur que je n’ai pas su mériter. Pagello est l’homme qu’il te fallait, ma pauvre George ; celui-là aurait su te respecter ».

C’est ainsi que ton rival parle de toi, mon Pierre. C’est le plus bel éloge qu’un homme puisse recevoir d’un autre homme. J’aime à l’entendre, et je pardonne tout à Alfred quand je vois qu’il te rend justice : il me semble qu’il se purifie et qu’il s’ennoblit en te comprenant.

Que ferait-il à ta place, le pauvre enfant ?

Jamais il ne me laisserait partir avec un homme qui aurait été mon amant deux mois auparavant. Il me croirait incapable de résister à ses prières et à ses caresses, il me forcerait de choisir entre cet homme et lui, et si je persistais à accomplir mon devoir auprès du triste et du malade, il m’abandonnerait et se croirait encore en droit de me mépriser. Et toi, mon Pierre, tu me connais à peine ; tu ne sais pas quelle a été ma vie passée ; tu n’as aucune garantie de ma loyauté ; je suis peut-être une aventurière et la dernière des femmes, cependant, tu te fies à ma parole ; tu ramènes auprès de moi l’homme qui s’arroge des droits sur moi, tu crois à ma fermeté, à ma chasteté ; tu t’endors tranquille sur tout cela. Dieu m’est témoin que tu as bien raison, Pierre ; tu as pris le vrai et le seul moyen de m’enchaîner à toi. Mais enfin tu t’es risqué ; tu t’es livré à moi, comme un enfant aux bras de sa mère ; tu n’as pas craint de devenir ridicule, toi. Mon ami, mon ami, tu as bien fait. Je sais ce que vaut un grand cœur, et aucun beau sentiment n’est perdu avec moi. Tu verras, Pierre, si je sais aimer celui qui est digne d’être aimé.

Adieu, mon âme ! Adieu ! J’espère que nous ne serons pas longtemps sans nous revoir. Alfred ira te trouver si tu ne viens pas. Je t’approuve de lui avoir dit que tu ne voulais plus venir chez nous, mais s’il t’en prie bien, tu lui cèderas.

Tu dois bien souffrir entre nous deux ; mais cela vaut mieux que de ne pas nous voir du tout. Il me sera bien difficile de te donner des rendez-vous ; tu vois quelles scènes cela amène ; pour quelques heures d’absence, il me querelle pendant trois jours et trois nuits. Car il ne dort pas, il se réveille et vient à chaque instant voir ce que je fais. Cette surveillance m’est odieuse. Il me semble que je vis dans une cage qui m’étouffe, et lui nuit je me réveille avec une montagne que la poitrine. Il me semble toujours entendre ce pas furtif autour de mon lit et je dors plus que d’un œil. Il me faut une force de cheval pour ne pas lui dire à chaque instant qu’il m’est insupportable. Ses protestations me font encore plus de mal. Il m’est impossible de ne pas être attendre de ses larmes, mais il m’est impossible aussi de lui dire ce que je ne pense pas. Mon cœur se gonfle et se déchire. J’ai besoin de toi, je voudrais te presser contre mon sein oppressé de douleur et d’ennui. Mes nerfs sont agacés, comme si j’avais bu de l’eau de vie. Au milieu de mes rêves, je te vois passer : il me semble que je cours après toi, mais qu’une main jalouse me retient toujours : alors j’ai comme une fois ardente, j’étends les bras pour te saisir et je m’éveille au moment de t’appeler. Ah ! Si je pouvais crier ton nom vingt fois pendant la nuit, il me semble que cela me soulagerait, mais il faut que je me taise et que je souffre ! Ah donne-moi du courage !

Adieu, adieu ! Je t’aime, je t’aime, je t’aime !

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