Lettre écrite par George Sand à Charles Poncy le 26/09/1850 à Nohant

A M. CHARLES PONCY, A TOULON.
Nohant, 26 septembre 1850.

Mon cher enfant,

Vous me demandez si cela me sourirait, de vous fournir de quoi faire votre édition à bon marché. Oui, certes, rien ne me sourirait plus que de vous servir. Mais, pour ce mois-ci, c’est-à-dire pour le mois où nous allons entrer, je ne puis vous rien promettre. J’ai dix mille francs à verser pour une dette d’honneur que rien au monde ne peut reculer. Je ne suis pas dans la position des propriétaires aisés, qui peuvent toujours emprunter tant qu’ils ont un petit capital au soleil. Je suis femme, c’est-à-dire mineure, séparée de mon mari légalement, et cependant toujours sous sa dépendance pour les affaires d’argent, tant les lois protègent mon sexe! Je ne peux pas donner d’hypothèque sur ma propriété. Forcée d’emprunter pour les autres, dans des moments difficiles, je ne l’ai pu qu’en me servant, pour sauver mes amis et mes parents pauvres, de la caution d’autres parents moins pauvres. Mais cette caution les expose à perdre leur argent, si je meurs sans avoir payé. Mon mari et mon gendre n’auraient aucun scrupule d’invoquer la loi, et de leur laisser tout perdre. L’honneur de Maurice serait leur refuge; mais Maurice aussi peut mourir. Il y a donc danger pour qui me prête, et ces amis moins pauvres dont je vous parle sont loin d’être riches. Ma conscience m’ordonne donc d’éteindre toutes mes dettes aussitôt que je reçois quelque argent de mes éditeurs. Et voilà comme quoi je tire toujours le diable par la queue. Me voici dans une de ces crises financières qui se renouvellent deux ou trois fois par an. D’ici à quinze jours, il faut que je ramasse, en redemandant, à droite et à gauche, ce qu’on me doit en détail, et j’espère arriver à faire cette somme de dix mille francs. Et puis il faut payer aussi les intérêts. Mes rentrées ne sont pas toutes certaines, il s’en faut! Je ne sais donc pas si je pourrai disposer de quatre cents francs à la fois. Je vous en garantis cent pour un pressant besoin, et le reste peu à peu. Est-ce que votre imprimeur ne peut vous faire cette avance? Hetzel va revenir d’Allemagne. S’il est à même de payer ce qu’il me redoit, cela ira tout seul. Mais le sera-t-il? J’arrive de Paris, où lesdites affaires m’ont forcée d’aller chercher un recouvrement qui m’a manqué. Je ne suis revenue que depuis deux jours. C’est ce qui vous explique le retard de ma réponse.

J’ai deux pièces de théâtre en portefeuille. Le succès du Champi m’a mise en passe de gagner de l’argent. Le Théâtre-Français et tous les autres théâtres m’ont fait des offres, avec promesses de primes payées d’avance. Tout cela est bien joli. Mais j’ai tout refusé pour attendre que Bocage, qui est destitué arbitrairement, persécuté injustement, et que la réaction voudrait ruiner, ait acquis la direction d’un autre théâtre (non subventionné) ou qu’il remonte sur les planches comme artiste, et qu’il puisse, avec mes pièces, dicter pour lui des conditions honorables et avantageuses. Cela me laisse sans profit pour le moment. Mais peut-on, dans cette société-ci, respecter la délicatesse des sentiments et faire des affaires! Non. Les honnêtes gens sont condamnés à être gueux. Bien entendu que je cache ma gêne à Bocage; car il refuserait de la prolonger. Mais ma gêne, c’est bel et bon; elle m’empêche d’agir selon mes goûts; elle ne me prive pas de l’aisance accoutumée, et la vôtre est plus grave. Elle peut vous priver du nécessaire. Un mot donc, si vous arrivez là le mois prochain, et je vous expédie un autre petit billet, en attendant mieux.

Une autre cause de gêne, c’est notre journal le Travailleur, que l’on a tué à force de procès et d’amendes. Le rédacteur, un de nos meilleurs amis, brave prolétaire instruit, et du plus noble caractère, est en prison pour huit mois, sa femme et ses cinq enfants sans ressources. Eh bien, tout retombe sur nous, c’est-à-dire sur quatre ou cinq amis et sur moi! Quand on fait un journal démocratique chez nous, tout le monde souscrit, tout le monde promet. A l’heure de payer, il n’y a plus personne, et la cause ferait lâchement banqueroute, le rédacteur, martyr de la cause, pourrirait en prison, si nous n’étions pas là. C’est avec de continuelles défections de ce genre qu’on nous épuise. Ce qu’il y a de plus triste là dedans, ce n’est pas qu’on nous ruine: cela n’est rien; c’est que le peuple ne sache pas s’imposer le plus petit sacrifice pour sauver et protéger l’organe de ses intérêts et de ses besoins. Ils sont fiers et jaloux de leur journal; avec un sou par semaine, ils le relèveraient. Mais le sou du pauvre, les sous avec lesquels les prêtres, les moines et les missionnaires font des millions, on les donne au fanatisme, on les donne à la débauche, on les refuse à la cause républicaine. C’est bien décourageant, vous en conviendrez. Je crains qu’il n’en arrive autant avec votre édition populaire, et que ceux-là qui devraient la dévorer, ceux-là pour qui vous avez travaillé et souffert, ne vous abandonnent avec ingratitude. Le temps est mauvais, affreux. L’humanité subit une crise déplorable. Les pouvoirs sont lâches et corrompus, le peuple est abattu, aveugle, et laisse tout faire. On dit que nous sortirons, de là en 1852; que le travail qui s’accomplit mystérieusement éclatera pour sauver la République. J’avoue que je le désire plus que je ne l’espère, et que je me sens malade de découragement en voyant celui de mes semblables.

Bonsoir, cher enfant. Embrassez pour moi tendrement Désirée et Solange. Je vous aime et vous bénis.

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