Lettre écrite par George Sand à Joseph Mazzini le 15/10/1850 à Nohant

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES.
Nohant, 15 octobre 1850.

Mon ami,

Je n’ai pas subi d’influences, vous vous trompez. Je vis dans une retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refusé avant d’avoir reçu un mot de Louis Blanc, et, entre ma première et ma seconde lettre à vous, je n’ai rien reçu de lui qui ait pu agir sur ma résolution.

Louis Blanc n’a pas refusé, que je sache, son concours à l’œuvre du Proscrit. C’est vous qui me disiez qu’il voulait rester en dehors, et, d’après lui, on ne l’aurait même pas consulté. Il ne résulte point de sa lettre à moi qu’il soit décidé à se séparer hautement de cette nuance du parti. Il me semble au contraire, que, si on l’avait bien voulu, il s’y serait joint, tout en faisant loyalement ses réserves quant à l’avenir. La doctrine de l’abstention, si on peut appeler ainsi ce que je vous disais, m’est toute personnelle, et, si je l’ai attribuée à Louis Blanc, c’est en réponse à ce que vous me disiez de lui. Vous êtes plus près de lui que moi, pour connaître ses intentions et ses dispositions. Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d’action, si vous le jugez utile, et qu’il se prononce.

Il me dit, et je le connais sincère et ferme, qu’il saura toujours mettre de côté les questions personnelles devant l’accomplissement d’un devoir. Qu’il juge donc lui-même de son devoir politique. Là, je ne suis point compétente. S’il connaissait comme moi l’antipathie de Ledru-Rollin pour ses idées et pour sa personne, il n’agirait jamais de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n’est pas moi qui me charge de répéter ce que j’entends. Vous trouveriez d’ailleurs que c’est une misérable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de vue de la rancune d’amour-propre. Mais, au point de vue de la raison, je ne concevrais guère qu’il soit dans la logique du devoir de se jeter dans un filet qui vous attend pour vous étrangler.

Or l’entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet office. Ce qui est arrivé arrivera.

Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais enfin les personnes représentent des principes, et, vous-même, vous voyez bien que vous êtes arrêté devant Louis Blanc par une formule. Il dit: A chacun suivant ses besoins. C’est le premier terme d’une formule triple bien simple, et qui est dans l’esprit de chacun. Vous admettez le second terme: A chacun suivant ses œuvres.

Le troisième sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isolé et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres: A chacun suivant sa capacité.

Oui, je crois qu’il faut admettre ces trois termes pour arriver à un résumé complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis Blanc, qui s’est attaché particulièrement à la première question, se soit prononcé contre les deux autres, et je crois cette première indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l’homme épuisé, mourant de misère, d’ignorance et d’abrutissement, il faut le pain avant tout. Tant qu’on ne voudra s’occuper du pain qu’après tout le reste, l’homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas, d’ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution matérialiste.

Qu’on développe et qu’on dise: « A chacun suivant les besoins de son estomac, de son cœur et de son intelligence ». Ou bien: « A chacun selon son appétit, sa conscience et son génie ». C’est toujours la même chose.

Ici, je suis d’accord avec Leroux, qui est parti de là pour composer un étrange système de triade où mon intelligence ne peut le suivre.

Vous voyez bien que je ne suis pas plus en désaccord de principes avec vous qu’avec Louis Blanc, et je ne saisis pas même le combat que ces formules, posées d’une manière ou de l’autre, peuvent se livrer dans votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente pour le comprendre, ou la différence est imaginaire et tient à des préventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous êtes pas assez interrogés et compris l’un l’autre. C’est le défaut des formules. Il y a un moment où le sentiment général, étant un, les admet comme l’expression d’une vérité irréfutable dans la pratique; mais, tant qu’elles planent dans la sphère des discussions métaphysiques, elles prennent, pour les divers esprits, diverses significations mystérieuses, et on se dispute sur des mots sans tomber d’accord sur l’idée. Toutes les fois que j’ai entendu démolir Louis Blanc, c’est au moyen d’inductions qui n’étaient nullement, selon moi, la déduction de ses formules.

Quant à moi, je vous avoue que je suis si lasse, si ennuyée, si fatiguée, si affligée de voir les faits entravés toujours par des mots, et le fond sacrifié à la forme, que je ne m’occupe plus du tout des formules, et que, si j’en avais trouvé une, j’en ferais bien bon marché. Ce qui m’occupe aujourd’hui, ce qui fait que vous me croyez en dissidence avec vous quand je ne pense pas y être, c’est le caractère, l’intuition, la volonté des hommes; je me demande à quel but ils marchent, et cela me suffit. Eh bien, on crée un centre, on lui donne un journal, un manifeste pour organe.

Votre manifeste est beau et juste, à ce qu’il me semble. S’il était isolé, je ne ferais pas de réserves; mais il est encadré par un groupe, qui croit devoir s’en prendre au socialisme de Louis Blanc de l’impuissance politique et sociale du gouvernement provisoire. Pour moi, ce groupe se trompe. Ce groupe met à sa tête un homme que j’estime comme particulier, auquel je ne crois pas comme homme politique; et, avec cela, on se prononce assez ouvertement contre un homme au caractère duquel je crois fermement; ma conscience me défend de joindre ma signature à ces signatures.

Il y a plus, Louis Blanc y apporterait la sienne, que je ne le suivrais pas, parce que je sais des choses qu’il ne sait peut-être pas, parce que je me souviens de choses que je ne dois pas dire, les ayant surprises au laisser-aller de l’intimité.

Aimez-moi donc comme si de rien n’était, mon ami, et, de ce que je ne fais pas un acte que vous me conseillez de faire, n’y voyez pas une différence de sentiments et de principes: voyez-y seulement une manière différente d’apprécier un fait passager.

e qui me fait rester calme devant vos tendres reproches, c’est la profonde conviction que, si vous étiez moi, vous feriez ce que je fais.

Il y a plus, si vous étiez à ma place, vous seriez communiste comme je le suis, ni plus ni moins, parce que je crois que vous n’avez jugé le communisme que sur des œuvres encore incomplètes, quelques-unes absurdes et repoussantes, dont il n’y a pas même à se préoccuper. La vraie doctrine n’est pas exposée encore et ne le sera peut-être pas de notre vivant. Je la sens profondément dans mon cœur et dans ma conscience, il me serait impossible probablement de la définir, par la raison qu’un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu historique, et que, eussé-je la science et le talent qui me manquent, je n’aurais pas pour cela la divine clef de l’avenir. Tant de progrès paraissent impossibles qui seront tout simples dans un temps moins reculé que nous ne pensons! Mon communisme suppose les hommes bien autres qu’ils ne sont, mais tels que je sens qu’ils doivent être.

L’idéal, le rêve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je trouve en moi-même, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la démonstration dans des cœurs fermés à ces sentiments-là. Je suis bien certaine que, si je fouillais au fond de votre âme, j’y trouverais le même paradis que je trouve dans la mienne. Je dis avec vous que c’est irréalisable quant à présent; mais la tendance qui y entraîne les hommes malgré eux, et dont quelques-uns se rendent compte, dès à présent plus ou moins bien, comment et pourquoi la maudire et la repousser?

Bonsoir, ami; la nuit vient, et je ne veux point discuter davantage. Je ne crois pas qu’il en soit besoin, vous me connaissez et me comprenez de reste. Si nous ne marchons point du même pas, je crois que c’est toujours sur le même chemin que nous sommes; seulement vous faites une étape, à laquelle je ne crois pas devoir m’arrêter. Vous me retrouverez non loin, et, si votre tentative a été heureuse, que Dieu en soit béni, et vous aussi.

GEORGE.

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