Lettre écrite par George Sand à Major Adolphe Pictet le 10/1838 à Paris

AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE.
Paris, octobre 1838.

Cher major,

Votre conte1 est un petit chef-d’œuvre. Je ne sais pas si c’est parce que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi affectueusement comprise ; mais nulle part il ne me semble avoir été jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme.

Hoffmann n’aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et, quant à la partie philosophique, il ne se fût jamais élevé si haut avec tant de clarté et de véritable éloquence. Je vous jure que jamais rien ne m’a fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point à ma modestie (car je viens de découvrir, grâce à vous, que j’en manque beaucoup), mais aux éloges reçus, toujours ou grossièrement boursouflés ou abominablement stupides. Pour la première fois je respire cet encens auquel les dieux mêmes, dit-on, ne sont pas insensibles.

Je crois à ce qu’il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez, pour ainsi dire, paternellement, et, quant à ce qu’il y a d’absurde, j’en suis amusée et réjouie au dernier point, parce que, là, je vois ce que j’ai tant cherché en vain dans ce monde : la bienveillance, la justice, la raison et la bonté se donnant la main.

Croyez, cher major, que je n’étais pas par nature aussi folle que je le suis devenue par réaction. Si j’eusse eu, dans ma jeunesse, des amis éclairés et tendres à la fois, j’eusse fait quelque chose de bon ; mais je n’ai trouvé que des fous ou des insensibles et, naturellement, j’ai préféré les premiers. Je sais qu’à ma place vous en eussiez fait autant, à supposer que vous eussiez pu jamais, même le jour de votre naissance, avoir autant d’ignorance et de crédulité que j’en avais à vingt-cinq ans !

Les réflexions philosophiques qui terminent l’action de votre conte m’ont vivement frappée. La cinquième, la neuvième, la dix-neuvième, la vingt-cinquième, la vingt-neuvième et la dernière me sont restées et me resteront dans l’esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d’autant plus qu’elles m’arrivent dans un moment où je suis plus disposée à les entendre : je suis un peu plus vieille qu’il y a deux ans, et je crois que je suis en voie de me réconcilier, ou de vouloir bien me réconcilier avec mes contraires.

Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais à mordre assez à la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais peut-être arriverai-je à comprendre plusieurs choses que je ne savais pas. Pourvu que je ne sois pas obligée de travailler, je consens à faire tous les progrès imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de l’analyse ; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau veut bien diriger sa flamme de manière à l’éclairer, le cristal pourra réfléchir cette lumière-là, tout comme une autre.

Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et la fatalité des bosses fait que la montagne de l’imagination, dominant toujours par son antériorité d’occupation les petites collines que le raisonnement essaye d’élever alentour, je risque fort de n’acquérir de bon sens pratique que la dose nécessaire pour voir que je n’ai pas le sens commun ; mais n’est-ce pas déjà quelque chose ?

Quand cela ne servirait qu’à me préserver de la morgue qui dessèche le cœur de mes confrères les poètes et à comprendre les amicales remontrances des esprits généreux ! Ce serait un grand bonheur déjà, ce serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d’être peu tourmentée par la vanité, et je me flatte aussi de n’avoir pas un cœur de cristal et des amis de carton. Vous ne le croyez pas non plus, n’est-ce pas, cher major ? et votre chalumeau ne vous a jamais montré en moi aucune affectation de sentiments ? Ce que j’admire, c’est que vous connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai jamais qu’entrevoir ce que vous voyez clairement.

La pensée est donc bien supérieure au sentiment puisqu’elle le possède et n’en est pas possédée ? C’est beau! mais je me console d’être à distance; car, de la sphère où je suis, je contemple votre étoile et j’en rêve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-être des ravins, des précipices et des volcans qui vous la gâtent quelquefois ou du moins qui vous y rendent le trajet difficile. C’est comme pour la musique : je crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science émousserait beaucoup, si j’étais musicienne.

Adieu, bon major ; je vous récrirai à propos de tout cela ; car j’ai encore beaucoup à vous dire de moi ; et, puisque vous êtes si bienveillant, je ne finirai pas Leila2 sans vous demander beaucoup de choses. Je ne sais pas si mon écriture est lisible, même pour un homme habitué au sanscrit.

Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles ici, rue Grange-Batelière, 7. J’y serai encore une quinzaine et il est possible, probable même, que nous allions passer l’été en Suisse. La santé de mon fils est meilleure ; mais les médecins lui ordonnent un climat frais en été et chaud en hiver. Nous serons donc bientôt à Genève et ensuite à Naples. Dites-moi dans quelle partie, bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller travailler ; je voudrais un climat modéré pour Maurice, et pour moi des paysans parlant français. Les environs de Genève ne me paraissent pas assez énergiques comme paysage, et je voudrais fuir les Anglais, les buveurs d’eaux, les touristes, etc., etc.

— Je voudrais encore vivre à bon marché, car j’ai gagné deux procès et je suis ruinée.

Votre livre m’a été apporté par un inconnu que je n’ai pas reçu : j’étais au lit avec mon rhume et ma fièvre, ni plus ni moins que la princesse Uranie. Je ne sais si c’était un simple messager ou un de vos amis ; je l’ai fait prier de repasser et n’en ai plus entendu parler.

Tout à vous.

  1. Une Course à Chamonnix, par le major Pictet. []
  2. Il s’agit de la nouvelle édition de Lélia, augmentée d’un volume publié en 1839. []

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