Lettre écrite par George Sand à Aurélien de Sèze le 17/10/1825 à Guillery

A AURÉLIEN DE SEZE1
[Guillery] le 17 [octobre 1825]

Mon mari a été faire une longue course avec son père, et je profite de cette journée de liberté pour m’enfermer avec vous, mon bon angle, et causer sans crainte d’être dérangée. J’avais besoin de relire vos lettres, et cependant je n’osais le faire. j’ai longtemps hésité. je craignais l’effet enivrant de cette lecture. Mais rougissant de ma faiblesse, je me suis décidée à repasser tant de souvenirs ineffaçables… j’avais bien tort de me craindre ainsi, mon ami. Comment votre écriture, vos douces paroles, pourraient-elles me faire du mal ? Oh! je suis bien tranquille maintenant ! Je n’éprouve pas un regret, et quelque enchanteur qu’ait été pour moi le passé, il n’est pas à beaucoup près comparable au présent ! Il me semble en reportant mes regards sur ce temps d’émotions ardentes et orageuses, être aujourd’hui dans le ciel et contempler la vie que je viens de quitter avec une impassible sérénité. je me retrace sans trouble et sans regrets ces joies qui épuisaient mon existence, ces battements précipités de mon cœur, qui semblaient devoir m’étouffer. Était-ce là le bonheur ? Surtout quand je me relevais tout d’un coup, au milieu de ces réflexions enivrantes, et que je courais avec inquiétude vers le lit de mon fils, frappée de je ne sais quelle crainte, qui certes était une voix du ciel ? Non je n’étais pas heureuse. j’avais cru l’être un instant. Quand je sentis mon cœur se réveiller, je crus que la vie allait devenir pour moi un enchantement. Mais quand mes réflexions vinrent me chercher malgré moi dans la solitude, je regrettai presque le triste veuvage de mon cœur. Quand je vous écrivais je me sentais ranimée. D’ailleurs je n’aurais pas voulu vous faire partager mes sombres présages. Quand je vous lisais, j’étais entraînée, ravie, aucun sacrifice ne me paraissait trop grand, pour mériter le bonheur d’être aimée de vous. Mais dans le silence des nuits, je regardais avec envie dormir mon marier mon fils. Ils sont tranquilles, me disais-je, et moi tienne peut me calmer.

Je sortais, espérant que le vent de la nuit rafraîchirait ma tête brûlante. Si j’avais pu trouver une larme dans mes yeux ! Ô mon Dieu, me disais-je, si la mort, si les souffrances les plus aiguës pouvaient vous apaiser ! Mais sacrifier Aurélien, le rendre malheureux ! Non il vaut encore mieux supporter ce que j’endure ! Une crainte plus amère encore que toutes les autres faisait mon supplice, maintenant j’oserai vous le dire. je ne vous connaissais pas, mon ami, et désormais je vous connais bien. Vous n’aviez pas trahi ma confiance jusqu’alors, mais si une ou deux fois vous aviez su vous commander à vous-même, en serait-il toujours ainsi ? Je regardais en arrière. Je me rappelais des larmes, des prières, des combats, des reproches… J’étais jeune alors, me disais-je, jeune de corps et d’esprit. J’avais de la force pour deux. Mais en aurais-je aujourd’hui que tous les ressorts de ma vie sont usés par le chagrin ? Il n’est pas un homme sur la terre, par un, qui se contente à la longue du cœur d’une femme. Aurélien compte sans doute sur la victoire. S’il a su la retarder, c’est qu’il est sûr de l’obtenir. S’il faut la lui accorder j’en mourrai, et, si je la lui refuse, je perdrai son cœur…

Ah! mon ami, dans ces réflexions déchirantes, j’ai été jusqu’à désirer de ne vous revoir jamais, j’aurais voulu mourir tout de suite ou être enlevée par quelque circonstance impérieuse à l’autre bout de la terre. Vous n’auriez pas eu de reproches à me faire et j’aurais pu faire pénitence et mourir de chagrin. Plus je voyais approcher le moment de mon départ, plus j’étais agitée. Ce mélange d’impatience, de crainte, de remords et de joie me tuait, m’épuisait. Vingt fois je songeai à vous ouvrir mon cœur, à me remettre à votre générosité. Pourquoi ne lui confierais-je pas ce que je souffre, disais-je en moi-même ? N’est-il pas mon ami, mon meilleur ami ? Mais la crainte de vous désespérer me retenait. Oui Aurélien, je me sentais le courage de vivre sans vous, ou pour mieux dire de vous quitter et de mourir, mais je n’avais pas celui de vous affliger, de vous laisser malheureux… Oh cela seul était au-dessus de toutes mes forces !! Dans le moment où C[asimir] me vit « appuyer ma tête sur votre épaule, je n’étais pas coupable. Non dans ce moment mon cœur ne palpitait pas d’amour et de plaisir. Si vous vous en rappelez, j’étais retombée dans la tristesse. Vous me pressiez de vous en dire la cause, je ne pouvais m’y décider. Appuyée sur vous, je souffrais moins, parce que je souffrais près de vous et pour vous. Je cherchais un consolateur, un soutien. Dés ce moment vous n’étiez plus mon amant, mais mon Dieu tutélaire. Une circonstance qui faillit me coûter la vie ce jour même, nous interrompit. Un instant après que vous vous fûtes retiré, je crus entendre mon arrêt de mort. La colère, mais surtout le chagrin de mon mari, l’idée de ne plus vous revoir… Bientôt grâce au Ciel, je ne pensai plus à rien, je ne sentis plus que des douleurs physiques. Mes dents étaient serrées. Je ne voyais plus, je me sentais mourir et je n’avais plus qu’un besoin, celui de voir encore mon enfant, c’était ma seule idée distincte. Quand vous rentrâtes dans ma chambre et que je vis mon mari vous parler, je n’avais pas encore bien ma tête, car je me figurai un instant que tout ce qui s’était passé n’était qu’un rêve ou un effet de mon délire… Peu à peu je me sentis renaître. Vous étiez là et je ne sais quelle vague espérance me soutenait encore. Tant que je vous vois, Aurélien, les souffrances les plus amères, les maux les plus désespérés me paraissent supportables.

Le lendemain matin, je lus les lettres que vous m’aviez remises et que grâce à Dieu je n’avais pas cachées dans mon sein comme je le fais ordinairement. Oh que cette lecture me fit de bien, malgré la position critique où j’étais ! Dans aucun moment, fût-ce au dernier de ma vie, je ne pourrai entendre sans une reconnaissance délicieuse cette promesse que vous me faisiez de me respecter, de ne m’aimer que mieux au milieu des privations ; c’est vous, Aurélien, qui m’encouragiez à vous résister, à ne pas craindre de vous affliger ! Ô mon ange, du moment que j’ai lu cette page, je vous ai connu, je vous ai apprécié, je me suis regardée comme la femme la plus injuste et la plus soupçonneuse, et vous reconnaissant pour l’homme le plus parfait de la terre je me suis amèrement reproché la lettre insultante que je vous écrivis… Ah ! déchirez mille fois cette lettre ! Qu’elle soit anéantie avec les injurieux soupçons qui l’ont dictée. Ah qu’elle a dû vous blesser et vous faire de mal ! Dans ce moment, j’aurais, si je l’avais pu, embrassé vos genoux, car je sens que la confiance et la vénération de toute ma vie ne seront pas trop pour effacer un pareil crime. — Mais vous m’avez pardonné. Vous avez voulu que je vous rendisse justice et vous y avez bien réussi. Vous aviez raison de m’écrire : « Votre cœur vous parlera un jour plus haut que moi. » Oui, mon ange, il me reproche amèrement de vous avoir méconnu. Mais aussi, comme il répare ses torts ; comme il vous paie avec usure ce qu’il vous refusait ! Sans cette lettre qui a fait passer un baume réparateur dans mon sang, je n’aurais pas eu la force d’aller à La Brède. Mon corps privé d’aliments se soutenait à peine, mais ma tête était à moi. Je comptais sur mon ami, je croyais en lui. Alors l’idée de vous proposer le sacrifice de notre passion me parut admissible. Ne vous étonnez plus de la force que j’ai eue à vous le présenter. Vous seul me l’aviez inspirée, et mon cœur vous donnait alors la plus forte preuve de son affection et de sa confiance.

Lors même que mon mari ne nous eût pas découverts, avec cette lettre chérie, j’aurais été à vous, je vous aurais dit: « Aurélien, soyez mon frère, mon ami, ma Providence et que jamais nous n’ayons à rougir de nos sentiments ». — Quand je vous vis un instant découragé, me refusant sans pitié la force que je vous demandais pour nous deux, je fus trouver Zoé [Leroy], la mort dans l’âme. Vous quitter pour jamais n’était rien pour moi en comparaison de vous trouver faible et égoïste. C’est donc moi, dis-je à cette excellente amie, qui dois me sacrifier, je le ferai. Dieu me le pardonnera, car j’y suis poussée par un besoin irrésistible. Allez le chercher, Zoé, allez lui dire que je suis décidée… Et quand je vous vis rentrer, je vous regardai comme l’homme le plus aimable, le plus aimé… Voilà tout… Mais quand je vous trouvai courageux avec joie, avec plaisir, je reconnus celui qui avait tracé ces mots Résiste moi, etc. Vous fûtes pour moi, ce que vous serez à jamais et ce que rien dans aucune langue ne saurait exprimer. Dites-moi Aurélien, dites-moi ange tutélaire, regrettez-vous l’amour que vous m’inspiriez ? valait-il mon amitié d’aujourd’hui ? Je vous aimais comme j’ai déjà aimé une fois, et je vous aime comme je n’aimerai jamais rien sur la terre !

  1. Les lettres à Aurélien de Sèze n’ont pas été envoyées à leur destinataire, mais confiées à un journal intime tenu par Aurore du 11 octobre 1825 au 14 novembre 1825. []

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