Lettre écrite par George Sand à Jules Boucoiran le 08/12/1829 à Périgueux

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT.
Périgueux, 8 décembre 1829.

Mon cher Jules,

J’ai reçu trois lettres de vous. J’ai écrit ce matin à mon frère pour lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n’a pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l’agitation de ce moment, je ne me suis peut-être pas bien expliquée. C’était pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez eu, j’espère, à votre disposition la clef de la grande bibliothèque vous avez pu lire à votre aise. Si l’on n’a pas fait de feu dans votre chambre, c’est bien votre faute. Il tenait qu’à vous d’en allumer, et vous n’êtes pas si niais, je pense, que d’y mettre de la discrétion.

Recommandez donc bien mon bengali et veillez à ce qu’il soit bien tenu; car, si je le retrouve mal soigné, je ferai un train du diable à André1. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit réduit, afin qu’en y rentrant, ce qui aura lieu à la fin de la semaine, je ne le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frère de monter souvent Liska2.

J’ai commencé par où je voulais finir; mais j’ai bien fait, car les petites choses qu’on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas pressées, vu qu’on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants. Ma fille est enrhumée, dites-vous? Si elle l’était trop, faites-lui le soir un lait d’amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques gouttes d’eau de fleurs d’oranger, et une demi-once de sirop de gomme. Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c’est pourquoi je lui écris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.

Ma santé se maintient bonne, et, d’ailleurs, je suis en humeur de chanter le Nunc dimittis3. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci du fond du cœur. Rien ne m’est si doux que de recevoir des nouvelles de ma chère famille. Soignez toujours mon Maurice.

Adieu; ne m’écrivez plus, je pars incessamment.

AURORE DUDEVANT

  1. Domestique de la maison. []
  2. Jument de selle de George Sand. []
  3. Le Nunc dimittis appelé aussi cantique de Syméon est une des prières que les chrétiens prononcent le plus fréquemment. Elle caractérise en particulier l’office de complies, le dernier office avant de s’endormir. Voir Wikipedia. []

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