Lettre écrite par George Sand à Aurélien de Sèze le 24/10/1825 à Guillery

A AURÉLIEN DE SEZE1
[Guillery] le 24 [octobre 1825]

J’ai passé une journée sans vous écrire et une journée bien dissipée, mon ami. Mais vous qui êtes sans cesse à mes côtés, qui me suivez partout, qui lisez de loin comme de près dans mes yeux et dans mon cœur, vous n’êtes pas inquiet. Vous me connaissez, Aurélien, vous savez qu’entourée de vœux et d’hommages, je ne puis penser qu’à vous.
Je veux vous raconter ma journée d’hier.
Dès le matin, la brillante jeunesse des environs s’est rassemblée ici pour la chasse. Après un déjeuner matinal des plus bruyants, un des Adonis de la contrée m’a prêté un assez bon cheval, le mien étant blessé. Bientôt, à travers les taillis épais, les branches qui nous crevaient les yeux, le sable où nos chevaux enfonçaient jusqu’aux genoux, les fossés qui se croisaient sous nos pas, la bruyère qui nous cachait des trous et des ornières, nous avons galopé ventre à terre, pêle-mêle, tombant, riant, criant, après un lièvre que nous avons perdu, un loup qui a disparu, et un renard que nous avons tué et rapporté. La chasse est fort agréable ici, sur la lande où on ne perd pas les chiens de vue. Mais ramené sans cesse dans les taillis, on s’y pique les jambes et on s’y écorche la figure. Vous savez comme j’aime l’exercice du cheval, je me suis amusée dans cette partie, celui qu’on m’avait prêté sautait très bien, et cela m’électrise. Dans mes jours de malheur, j’ai été ennuyée et dégoûtée de tout. J’ai passé des années sans toucher un crayon, des mois sans approcher d’un piano, des jours sans ouvrir un livre, et je me suis toujours sentie disposée à monter à cheval, ou regrettant de ne pouvoir le faire. Il semble qu’à cheval on renaisse, on reprenne à la vie. C’est alors que vous contemplez, que vous voyez la nature, car à pied, occupé sans cesse de ne pas tomber, en regardant à chaque instant devant soi, on ne peut fixer ses yeux, les attacher sur l’horizon. N’avez-vous jamais, dans des jours de mélancolie, trouvé un charme indéfinissable à égarer votre imagination au-delà des limites de la vue ? En regardant une perspective lointaine, n’avez-vous jamais rêvé des bois, des eaux, des pays enchantés, dans ces masses bleuâtres et confuses, que l’œil aperçoit et ne peut distinguer ? Et si l’absence vous a privé d’un ami, vous avez cru voir le toit qu’il habite, à l’horizon, bien que des centaines de lieues, des mers, des espaces immenses, fussent entre lui et vous ? Vous avez suivi de l’œil le vol rapide et élevé du milan ou du vautour. Vous avez désiré être sur ses ailes et franchir en un instant ces distances que la pensée mesure avec effroi. Oh oui ! vous avez éprouvé tout cela ! Nous nous entendons trop bien pour que l’histoire de l’âme n’ait pas été la même pour tous deux. C’est à cheval, c’est au pas, que l’on domine davantage sur la campagne et qu’elle vous paraît plus belle. C’est au galop que toutes les pensées quittent leur cours ordinaire et changent de place pour ainsi dire. En fendant l’air d’une course rapide, on ne souffre plus, on ne pense plus. On respire. L’esprit est comme en suspens, et comme ravi du bien-être que le corps éprouve. Et si une difficulté, un danger s’offrent à votre rencontre, tant pis pour celui qui craint de le braver. Il retient son cheval, le contrarie, le gêne, perd l’équilibre et se prive d’une des plus vives sensations que l’on puisse éprouver, celle de voir, de toucher la mort et de s’échapper en riant de ses bras. Mais animez le fier animal du mors et de la voix, livrez-le à son courage et à son orgueil, vous le verrez franchir un ravin, sauter une barrière, traverser un marais, lutter contre le courant d’une rivière, rompre avec ses pieds les joncs et les racines qui veulent l’arrêter, perdre pied, nager et escalader la rive d’un saut. Regardez alors derrière vous, vous venez, comme dit Mme de Staël, de reconquérir la vie, et vous l’aimez mieux parce que vous vous la devez. Ceux qui n’ont jamais connu, jamais aimé le danger, ne connaissent pas le prix de l’existence.

J’aime ma jument Colette, je l’aime réellement, je ne la regarde pas comme un animal subordonné à mes plaisirs, mais comme une amie dont toutes les volontés sont d’accord avec les miennes. je ne sais pas si parmi mes amis, il y en a beaucoup qui la vaillent et que je lui préfère. J’aime à voir les animaux à leur place, les oiseaux voler sur les arbres, les chiens chasser et coucher au chenil ; mais je déteste à m’entourer de chiens et de chats. Le babil d’un perroquet ou les importunités d’un roquet me rendent imbécile. Je suppose au cheval une intelligence plus relevée. Je le place au-dessus de tous les animaux, immédiatement après l’homme, et faisant un bien meilleur usage d’une plus petite part de raison. je passe des heures entières à l’écurie, je fais la conversation de Colette. Je suis sûre qu’elle m’entend. N’avez-vous jamais lu une pensée, dans l’œil expressif d’un bon cheval ?

Mais où me suis-je égarée ? Me voilà bien loin de mon récit. Je reviens à la chasse. Il y avait d’assez jolis chevaux. Un entre autres était ravissant. Assez mal monté par son maître, je l’aurais voulu en d’autres mains. Il serait trop vif pour moi. Mais je vous le désirais. Un homme n’est jamais mieux que sur un beau cheval qu’il monte bien. Parmi ceux qui se cabraient, qui se cassaient, le cou, était le comte de Beaumont, jeune homme que j’ai connu dans le monde. C’est un officier des hussards de la garde. Un agréable du bon ton. Il n’aime pas beaucoup la chasse, et ne s’occupant pas comme les autres à rappeler les chiens, a reconnaître la double voie, etc., il est resté toujours auprès de moi. Notre conversation, quoique roulant sur des sujets tout à fait étrangers, m’a fait faire plus d’une réflexion. Je veux vous les dire et pour cela je suis obligée de revenir encore sur le passé et de vous faire comprendre ma position.

Née de parents nobles et considérés, élevée par ma grand-mère, une des femmes remarquables de l’époque, j’étais destinée à faire un mariage qui m’élevât aux premiers rangs. On avait oublié que mon père avait fait un mariage de garnison, qu’il s’était jeté dans la mauvaise compagnie. Il était mort, on ne se souvenait plus de ses folies ; sa veuve vivait ignorée, d’une pension que lui faisait ma grand-mère, pension qu’elle ne lui devait point et dont elle était payée par la haine et les malédictions de ceux qu’elle faisait vivre. Elle ne l’ignorait point et se vengeait en redoublant de présents et de générosité. Ma grand-mère était une femme incomparable et je ne le sentis bien que quand elle me fut enlevée. A 12 ans j’étais un enfant incapable de l’apprécier quoiqu’elle eût jusqu’alors soigné mon éducation. Elle tenait à ce que j’eusse des talents et, notre séjour annuel en Berry interrompant mes leçons, elle prit le parti de me mettre au couvent. J’en sortis à seize ans, commençant à sentir et à raisonner, ne connaissant presque plus celle qui m’avait élevée et ne connaissant pas du tout ma mère, que je voyais une fois par mois au parloir, à travers une grille, et accompagnée d’une sœur écoute. je n’aimais au monde que mes camarades et ne reconnaissais de mère qu’Alicia [Spiring], une religieuse qui prenait soin e moi particulièrement. Bientôt je connus et j’aimai ma grand-mère, pendant près d’un an je goûtai près d’elle un bonheur parfait. Accoutumée au tapage et à la gaieté de 50 compagnes, gâtée et caressée à qui plus ferait par vingt religieuses, je ne me sentais pas seule un instant auprès d’une femme de 75 ans. Elle s’occupait sérieusement de me marier. J’avais déjà été demandée plusieurs fois parce qu’on savait que j’étais son unique héritière. Elle se sentait décliner. Depuis longtemps de sombres pressentiments la poursuivaient. — « Dans un mois, me disait-elle, nous irons à Paris. Ma fille, il faut te décider, je veux t’établir. — Pourquoi tant me presser ? lui répondis-je, je suis si jeune et je suis si heureuse auprès de vous! » J’avais encore une raison, je sentais battre dans mon sein un cœur fait pour aimer. L’idée d’un mariage de convenance m’effrayait. J’avais bien changé depuis le couvent. Je n’étais plus cette petite dévote aveugle et soumise, qui aurait tout béni de la main de Dieu et de ses parents. Je sentais se développer en moi une âme ardente, une imagination de feu. J’avais lu avec ma grand-mère tout ce qu’une jeune personne peut lire des ouvrages des philosophes et j’avais accueilli leurs principes avec toute l’ardeur d’une âme neuve. Au récit d’une belle action, à la lecture d’une belle poésie, le rouge me montait au visage, mes yeux s’emplissaient de larmes. Ma grand-mère se plaisait à voir cette sensibilité et s’en effrayait quelquefois quand je lui disais avec confiance que je voulais connaître mon mari avant de l’épouser, que la fortune, ni la naissance ne m’éblouiraient jamais, que la vanité ne me guiderait point, que je voulais rencontrer un cœur fait comme le mien… elle m’interrompait alors. « Mais mon enfant, me disait-elle, je suis sur le bord de ma tombe. Je vieillis chaque jour d’un an. Je sens que je n’ai pas de temps à perdre pour assurer ton sort. Je suis ta tutrice légale, par suite des arrangements que j’ai pris avec ta mère. Mais elle est ta tutrice naturelle et si je meurs sans t’établir, rien, rien au monde ne peut t’arracher à sa domination. Ô mon enfant, quel sort que le tien si tu tombes entre ses mains ! Tu ne la connais pas, ta mère, je ne veux pas te la faire connaître. Dieu te préserve de la connaître jamais l » Hélas ! Les pressentiments de cette excellente femme n’étaient que trop fondés. Au moment de partir pour Paris, elle eut une attaque d’apoplexie et resta paralytique dans son lit pendant un an. Ce qu’il y avait de plus affreux encore dans son état, c’était l’affaiblissement de ses facultés morales. Son excellent cœur lui suggérait encore des choses tendres et bonnes à dire à tout le monde. Mais sa tête était dérangée. Elle ne reconnaissait plus les gens qui l’environnaient. J’étais la seule qu’elle ne méconnût jamais. Au milieu des nuits, elle demandait à me voir. Je me relevais navrée, je courais vers son lit. Ses yeux fixes et égarés me regardaient sans me voir. — « Je ne distingue pas tes traits, me disait-elle. Mais c’est toi, mon enfant, je reconnais ta voix, je sens ta main, je sens tes larmes. Tu as raison de pleurer. Tu perds tout en perdant ta grand-mère. Pauvre petite ! Je suis bien malade, mais je ne sens pas tant mes souffrances que le malheur qui t’attend. »

Aurélien, je pleure en vous racontant ces détails. je voulais vous expliquer ma position en quatre mots et je me laisse aller à vous raconter mon histoire. N’importe, je ne m’en repens pas, vous vous y intéressez, je continue.

Vous ne devez plus vous étonner d’avoir découvert sous l’enveloppe de ma gaieté folâtre, une âme ardente, délicate, etc. Vous voyez que, dès ma plus tendre jeunesse, tout concourut à développer en moi les germes d’une profonde sensibilité. Il n’y a qu’une chose qui m’étonne, moi, c’est qu’après tout ce que j’ai éprouvé, je puisse être légère et folle comme je le suis souvent !

Un an, un an entier se passa dans ces épreuves cruelles, privée d’espérance et voyant chaque jour approcher le moment redouté de perdre mon unique soutien. Quelque temps avant sa mort, son esprit sembla se réveiller. Jamais elle ne fut plus spirituelle, plus tendre, plus aimable. Le ciel m’accorda une consolation que je lui demandais avec instance depuis longtemps, celle de la voir rentrer dans le sein de l’Église et de s’entourer des consolations de la religion. L’archevêque d’Arles (fils de M. Dupin de Francueil (mari de ma grand-mère) et de Mme d’Epinay dont vous connaissez peut-être les Mémoires) quitta Paris qu’il habitait alors et vint nous trouver2. Il n’eut pas de peine à l’amener à ce qu’il désirait. Elle satisfait à ses devoirs religieux avec une fermeté et une ferveur admirables. Je n’oublierai jamais ce moment, ces approches de sa mort, cet appartement (que j’occupe à Nohant), rempli de nos serviteurs tous en larmes, la dignité d’une pareille cérémonie, l’exhortation de notre vieux curé souvent interrompue par ses pleurs, et ces paroles que ma grand-mère répétait souvent : « Où est ma fille ? Je veux la voir ». J’étais à son chevet, elle ne me voyait pas. Je collai mes lèvres sur sa main. Je ne pleurais pas, non, non, dans de tels moments on ne trouve pas de larmes.

Dans quel récit me suis-je engagée ? Ma journée a commencé si gaiement, les chasseurs vont rentrer et faire retentir la maison de chants et de rires, et je vais paraître les yeux rouges parmi ces fous. Oh ! j’aime mieux pleurer avec vous, mon ami, que de rire avec eux.

Elle mourut ou plutôt s’endormit en paix. Malheur aux petits esprits qui n’envisagent la mort qu’avec horreur et dégoût, qui s’éloignent avec frayeur du lit que la vie vient
d’abandonner ! Ils dépouillent la mort de tout ce qu’elle a de sublime. Ah, c’est sur ce lit abandonné où je croyais la voir encore, c’est dans cette chambre déserte, où personne n’avait osé entrer depuis l’enterrement, et où tout était dans la même disposition que lorsqu’elle respirait encore que je sentis enfin couler mes pleurs. Dans le
silence des nuits, je me plus à entrouvrir les rideaux, à voir sur le matelas l’empreinte de son corps, à voir sur la cheminée des fioles, des potions à demi consommées. Là il me semblait que rien n’était changé ; je me rapprochais de la cheminée, je m’asseyais sur le grand fauteuil où j’avais passé tant de nuits à la veiller, écoutant chaque soupir, chaque gémissement, les attendant encore et me persuadant qu’elle était encore là et qu’elle allait se réveiller. Mais ne la retrouvant pas quand je me rapprochais de son lit, j’avais besoin d’être près d’elle et j’allais la chercher. Dans les froides nuits de décembre, je marquais mes pas sur la neige fraîchement tombée. Je me glissais parmi ces tombes dont les habitants ne se réveillaient pas à mon approche. A genoux près de la sienne, je lui demandais de veiller sur moi, de me soustraire du moins aux dangers dont on allait m’environner, si elle ne pouvait m’arracher au malheur. Je rentrais calme et je m’endormais, parce que tant qu’on pleure, tant qu’on prie, on peut supporter tous les maux. Huit jours se passèrent ainsi jusqu’à l’arrivée de ma mère et de ses parents. Je les regardais encore comme des jours heureux parce que je pouvais pleurer en liberté ! Bientôt, disais-je, on m’arrachera d’ici, on me fera un crime de mes regrets. Je l’éprouvai. Je dis adieu en sanglotant à mes vieux domestiques et je suivis ma mère à Paris. Vous savez le reste de mes chagrins jusqu’à mon mariage. Je vous ai raconté plus haut comment mes parents paternels3, qui avaient juré à ma grand-mère de ne point m’abandonner, et qui d’abord m’avaient reçue à bras ouverts, m’abandonnèrent ensuite à la tyrannie de mes autres parents du côté de ma mère. Ceux-là voyaient et formaient eux-mêmes la plus mauvaise compagnie possible. Je pressentis que tout était désespéré pour moi et que je ne devais plus occuper dans la société le rang qui m’était destiné d’abord. Il en coûte de descendre de l’échelle du monde. Mais j’eus assez de bon sens pour ne pas trop m’affecter d’un semblable malheur. Si je puis conserver, parmi ces écueils, une réputation sans tache, me disais-je, il faudra que le monde soit bien injuste s’il me rejette quand j’aurai atteint mon indépendance et ma majorité. Qui pourra me faire un crime, en me voyant fuir la mauvaise compagnie, d’avoir été forcée par les lois mêmes, d’y passer 3 ans de contrainte et de malheur ? On peut être entouré de vices, et chérir la vertu. Je reparaîtrai irréprochable et il faudra bien m’accueillir. Que je connaissais mal le monde ! J’entendis bientôt Mme de V[illeneuve] ma cousine, me dire avec hauteur : « N’espérez pas vous relever de l’opprobre dont vous êtes entourée. N’espérez pas faire un bon mariage désormais. Quel est l’homme d’honneur qui ira vous demander à votre mère ? »

Imaginez mon indignation, moi dont la conduite était trop droite à leur gré, car savez-vous pourquoi l’on me traitait ainsi ? Parce que j’avais refusé d’insulter ma mère, de mépriser ma sœur (sa fille d’un /premier mariage). On m’avait promis de présenter au roi une demande pour m’arracher non à la tutelle de ma mère, cela était impossible, mais au malheur et au danger de vivre avec elle. La famille de La Roche-Aymon, dont je suis proche alliée, était assez puissante pour m’obtenir la protection du roi. On devait me présenter à lui, l’intéresser à mon sort et m’obtenir un ordre de lui d’être mise dans un couvent à mon choix tant que durerait ma minorité. Ce n’était pas pour m’obliger qu’on préparait toutes ces démarches. C’était pour que le monde n’eût rien à dire sur mon compte et que le comte de V[illeneuve] mon cousin pût m’épouser sans se déshonorer à ma majorité, et faire un très bon mariage sans se dégrader. Mais on craignait tant de contracter des obligations avec ma mère et sa famille, qu’on exigeait qu’à l’instant même je fisse en sorte de me brouiller avec elle d’une manière irrévocable, que lors qu’elle me présenterait sa fille (avec qui j’avais été jusqu’à la mort de mon père et que je n’avais pas vue depuis), je la repoussasse avec mépris. Enfin il fallait me déclarer hautement en révolte contre ma mère, ne l’appeler que Madame et lui témoigner en tout de la haine et le dessein de l’insulter. Je déclarai positivement que jamais je n’humilierais ma mère, que je ne souffrirais pas qu’on le fît devant moi, que quelque mal qu’elle me fît, je ne la haïssais, ni ne la méprisais et que j’avais horreur de semblables conseils. On voulut vainement m’humilier en me disant : « Renoncez donc au monde pour toujours. Croupissez dans la mauvaise compagnie. Soyez la fille de votre mère et la sœur de votre sœur ». Ma mère me présenta cette sœur. C’est une femme froide, qui ne m’aime point, qui n’aime personne, mais d’une conduite irréprochable. Pourquoi l’aurais-je insultée ? Elle vint à moi en m’appelant sa sœur. Ce nom que je n’avais jamais entendu fit palpiter mon cœur d’une émotion inconnue. Elle était jolie, sa figure était douce et candide. Elle me tendait les bras. Je m’y jetai. Je sentis une larme dans mes yeux… On annonça le comte de V[illeneuve], le père de celui qu’on me destinait. Il était furieux, il me voyait entourée d’une nouvelle famille, que je ne connaissais pas, que je n’aimais pas, mais que j’avouais. Il insulta ma mère et sortit en jetant sur moi un regard dont je compris tout le sens. « Voilà, voilà vos parents, s’écria ma mère, voilà les gens que vous m’amenez ». J’étais outrée moi-même de la manière dont M. de V. s’était conduit. « Je vous prouverai, lui dis-je, en pressant froidement cette main qu’elle ne m’avait jamais tendue, je vous prouverai combien je désavoue sa conduite en ne le revoyant de ma vie ». Je tins parole, jamais je n’ai revu ma famille. Elle s’est vengée en me fermant par d’indignes propos toutes les maisons où j’aurais pu être reçue, et ma mère m’a payée du sacrifice de mon état dans le monde, de la manière que je vous ai racontée.

Il m’eût été possible après mon mariage qui, s’il n’est pas brillant, n’a rien qui doive m’humilier, de me réhabiliter dans l’esprit des gens que ma grand-mère recevait et qui, j’en suis sûre, se seraient laissé persuader par la raison et la vérité. Mais, se justifier quand on n’est pas coupable c’est à quoi l’on peut se résoudre avec ses amis, mais point avec les indifférents, encore moins quand on a besoin d’eux et qu’on a l’air intéressé à leur estime. J’ai renoncé à la place que je devais occuper, j’ai fait de nouvelles connaissances, de nouveaux amis. Chez quelques unes de mes compagnes de couvent, j’ai été reçue froidement et je n’y suis jamais retournée. Chez d’autres, chez Louise de La Rochejaquelein particulièrement, j’ai été accueillie plus tendrement que jamais parce qu’on savait ce que j’ai injustement souffert. L’estime de quelques personnes de bien doit suffire pour consoler du dédain d’un grand nombre de sots. Enfin, j’ai quitté le grand monde, pour un monde moyen, et j’y ai été poussée moitié par les circonstances, moitié par ma volonté.

11 h. du soir. — C’est donc de mes anciennes connaissances que je m’entretenais avec M. de Beaumont. Il s’étonnait qu’avec de semblables liaisons et des parents dont lui-même cherche la protection j’eusse abandonné le monde. Je n’ai pas jugé nécessaire de l’informer de tous mes motifs. Je n’ai pas voulu non plus me donner tout le mérite d’y avoir renoncé de moi-même quand les événements m’y ont poussée; mais j’ai pu dire avec sincérité qu’il ne m’inspirait pas un regret : à peine un souvenir. Il s’est émerveillé que je pusse songer à habiter la province (Bordeaux). Il possède le petit mérite de cette aisance, de ce jargon du grand monde qui tient lieu d’esprit et il passe pour en avoir beaucoup. j’ai retrouvé dans sa petite personne, le souvenir de tous les hommes que j’ai connus autrefois. Ce sont des gens tout différents des autres, Aurélien, et qui ne valent pas grand-chose, quand on leur ôte le vernis d’emprunt et qu’on regarde leur esprit à nu. Quand j’ai pu être seule un instant dans un chemin ombragé, que j’ai choisi adroitement pour me délasser un peu de ces plaisanteries guindées, qui ont toujours un but et une victime (car ces gens-là ne disent pas comme nous des bêtises pour le plaisir d’en dire), je me suis demandé si la société de gens comme lui valait un regret. Je venais de passer avec lui tout Paris en revue, parmi tous ces noms, il n’y en a pas un seul qui me soit cher, pourquoi donc me croirais-je malheureuse de n’être plus leur égale ? Et puis ma destinée est remplie, ma carrière de malheur est fournie. J’ai touché le but. J’ai trouvé un ami selon mon cœur. Que m’importe l’univers ? Sa patrie sera la mienne et toute ma vie, tant qu’il dépendra de moi, lui sera consacrée.

J’ai rejoint la chasse plus calme et plus indulgente que jamais, car maintenant que je suis heureuse, mon ami, je trouve tout le monde à mon gré. Il y a quelque temps, j’eusse trouvé M. de Beaumont fat et caustique, M. de Gramont gauche et gênant, M. de Lespinasse imbécile, etc. etc. Aujourd’hui je trouve tous les hommes aimables ou supportables. J’ai rencontré celui qui s’est chargé de mon bonheur. Je n’exige rien des autres. Nous avons tué force lapins qui, au retour, venaient se jeter dans les jambes de nos chevaux. Le spirituel Lespinasse m’a tiré un coup de fusil à un pouce du visage. Mais je suis si bonne maintenant, que j’ai trouvé cela charmant. Le dîner a été fort gai, la soirée étourdissante, tous les hommes se sont mis a danser ensemble au son du piano que j’occupais. J’étais si fatiguée et de leur bruit et de la chasse, que je me suis mise au lit sans vous écrire, me réservant le plaisir de vous en écrire plus long aujourd’hui, pendant qu’ils chasseraient au chien couchant. C’est ce que j’ai fait et je vais me coucher. Ils sont tous partis heureusement pour mon beau-père à qui la société des jeunes gens fait tourner la tête de plaisir, et pour ma belle-mère que le bruit désole. Un dîner de plus comme celui d’hier et d’aujourd’hui, et l’un devenait fou de joie, l’autre d’ennui.

Bonsoir mon ami. je suis bien aise d’avoir bien bavardé avec vous aujourd’hui. Cela me manquait hier soir, je ne pouvais plus dormir et j’étais au moment de me relever pour le faire. Bonsoir, je suis toujours la même. C’est tout dire.

  1. Les lettres à Aurélien de Sèze n’ont pas été envoyées à leur destinataire, mais confiées à un journal intime tenu par Aurore du 11 octobre 1825 au 14 novembre 1825. []
  2. George Sand a raconté dans Histoire de ma vie (IV, 5) l’histoire de Mgr Leblanc de Beaulieu et de sa visite à Nohant au chevet de Mme Dupin de Francueil, qui se confesse ensuite au vieux curé de Saint-Chartier, l’abbé Pineau de Montpeyroux. []
  3. On peut lire dans Histoire de ma vie (IV, 7) les rapports difficiles d’Aurore avec sa famille paternelle et ses cousins René et Auguste Vallet de Villeneuve, qui avaient tous deux songé à lui faire épouser un de leurs fils, Septime et Léonce. []

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