Lettre écrite par George Sand à Casimir Dudevant le 15/11/1825 à Guillery

A CASIMIR DUDEVANT
[Guillery, 15] 9bre 1825

Mardi. J’ai reçu ta lettre de Périgueux hier. Depuis ce temps je suis d’une inquiétude mortelle. Je ne puis ni dormir ni manger. Je suis bien faible et bien malade. Je sais qu’il est trop tard pour t’écrire, aussi ne ferai-je pas partir cette lettre. Mais tu la liras à ton retour et tu auras du plaisir à voir que je me suis occupée de toi. D’ailleurs c’est la seule manière de tromper mon inquiétude. Ce voyage me désespère. Oh qu’il me tarde de recevoir une lettre de toi ! Que dis-tu donc que tu as eu la pluie sur le dos toute la nuit et tout le jour ? tu as donc voyagé sur l’impériale tout le temps ? et tu repars de Périgueux de la même manière après deux nuits d’insomnie ? Comment se fait-il que dans cette ville il n’y ait pas un lit à donner ? Cela m’étonne au dernier point. Je rêve sans cesse que tu es malade, d’affreuses craintes, que je prends pour des pressentiments, me poursuivent en tous lieux. Je ne puis m’en distraire. Je ne puis m’en débarrasser. Ah que l’inquiétude est un horrible tourment ! Le chagrin que tu nourris, joint à cette fatigue, à cette pluie, à ces mauvaises nuits, tout cela doit te faire un mal affreux. Tu me dis en partant de Périgueux que tu te portes bien. Cela est impossible. Tu veux me rassurer. Je le voudrais moi-même; mais je ne le puis et je souffre horriblement. Mon Dieu, mon Dieu est-ce pour me punir, que vous m’envoyez ces cruelles anxiétés ? Dois-je expier l’égarement de mon cœur, par le point le plus sensible ? hélas tout ce que j’ai souffert ne suffit-il pas pour vous apaiser ? Ah si vous devez frapper quelqu’un, que ce soit le coupable et non l’innocent. Que votre colère tombe plutôt sur moi que sur lui ! Il n’a point excité votre vengeance. Il ne la mérite point. Otez-moi la santé, le repos, le bonheur. J’en fais le sacrifice, si je puis à ce prix lui conserver ces biens.

Casimir, j’avais commencé cette lettre avec l’intention de te parler d’autre chose et je ne sais pas si maintenant j’en aurai la force. Chaque instant de la nuit redouble mon malaise. Je ne puis songer à autre chose qu’à l’inquiétude de te voir malade. Je crains de mettre de l’égoïsme à m’occuper d’un autre sujet et en vain je cherche à m’entourer d’autres idées, celle-là revient toujours s’emparer de mon esprit.

Je viens de relire le commencement de ta lettre pour faire diversion au souvenir de tes fatigues et des contrariétés de ton voyage. Il me semble que ce que tu me dis de la situation de ton esprit doit me tranquilliser. Tu es triste, et non malheureux. Tu espères dans l’avenir, et tu comptes faire mon bonheur. Oh il est certain qu’il dépend de toi ! Sois heureux, toi-même, sois tranquille, confiant, oublie les chagrins que je t’ai causés ; que je te voie reprendre ton caractère, tes goûts, tes habitudes et je serai heureuse à mon tour. Crois-tu que le repos de ma vie puisse être à part du tien ? Crois-tu que je puisse goûter des plaisirs qui te coûteraient un regret ? Oh non jamais !

Mon ami, mon généreux époux, je sens tout ce que je te dois. Ta lettre m’a vivement attendrie et les marques de ton affection font couler mes larmes en te répondant. Je t’ai écrit trois lettres, que je me reproche presque. Elles étaient froides et raisonnées… Ce n’était pas mon intention en te les écrivant, mais je crains qu’elles ne t’aient paru ainsi. Ah ! qu’elles étaient loin de la tendre bonté que tu m’exprimes dans la tienne ! hélas que je suis dans une affreuse position ! Quand je me sens portée à me livrer à mon repentir, à mon émotion, je sens je ne sais quoi qui me retient et me force à mettre des raisonnements plausibles, mais froids à la place des expressions de mon cœur ! Comment définirai-je ce qui m’en empêche et me glace ? Ce n’est pas certainement la dure insensibilité d’un mauvais cœur. C’est un mouvement de fierté que j’adopte tantôt comme un sentiment noble et tantôt que je rejette comme une suggestion de l’orgueil humain ? Lequel est-ce des deux ? Je ne puis en décider. J’ai besoin de ton approbation, de ta confiance, et je crains, en avouant mes erreurs avec humilité, de paraître les rechercher plus pour mon utilité particulière que pour ton bien. Toi-même tu m’as dit à cet égard des choses qui m’ont fait mal. Je veux les oublier. Elles te furent arrachées dans un moment de colère, hélas ! bien naturel. Et pour te prouver que je n’y pense plus, je vais te parler à cœur ouvert, quand tu devrais me dire encore: « Tu m’as trompé une fois, tu t’es humiliée devant moi; comment veux-tu que je te croie désormais ? »

Oui, tu me croiras, Casimir, je ne sais pas tromper. Non en vérité je ne le sais pas et pourtant ma folie m’a forcée à en venir là avec toi. Mais tu ne sais pas combien cette nécessité me faisait de mal, combien il m’en a coûté, combien je l’ai expiée par les tourments de ma conscience ! J’y étais bien peu habile, puisque tu as si peu tardé à découvrir tous mes secrets par ma propre imprudence. Non tu ne peux me croire fausse et dissimulée. Cette idée me blesse, m’offense et me tue. Elle empoisonnerait ma vie, si tu pouvais la concevoir, elle me porterait au désespoir, au découragement. Ah dans ce moment où ma reconnaissance et mon attendrissement l’emportent sur toute la fierté de mon caractère, où malgré tout ce qu’il en peut coûter à mon amour-propre, je veux t’avouer tout, tu ne peux me soupçonner de bassesse et de lâcheté. Il y a des moments où un profond abaissement est l’effort d’une grande âme, et où une coûteuse humiliation montre la force et la noblesse des sentiments, d’ailleurs mes larmes qui coulent sur mon papier, qui effacent ce que j’écris, t’en diront plus que mes paroles. Les hypocrites ne pleurent pas sur leurs erreurs, le repentir n’est pas connu des âmes corrompues.

Tu m’as plusieurs fois demandé avec instance, des explications, des aveux. Je n’ai pu m’y résoudre : ce n’était pas seulement l’embarras d’avouer mes torts, c’était la crainte de te blesser. Il fallait couper au vif, entrer dans des détails qui t’auraient affligé, courroucé peut-être. Il fallait aussi te dire que tu étais un peu coupable à mon égard — coupable n’est pas le mot. Tu n’avais pour moi que de bonnes intentions, tu as toujours été bon, généreux, attentif, obligeant, mais tu avais à ton insu des torts involontaires, tu fus, si j’ose le dire, la cause innocente de mon égarement. Je m’expliquerai mieux tout a l’heure ; je me résous aujourd’hui à te faire une confession entière. Tu as lu mes réflexions écrites à Périgueux, elles t’ont appris que j’étais malheureuse alors. Hélas, j’ai bien hésité à te l’avouer. J’aurais préféré te dire que j’étais ingrate, coquette, désordonnée ; j’aurais excité ton mépris et ton indifférence en eût peut-être été la suite. Tu l’as voulu. Il a fallu te blesser au cœur, rejeter sur toi une partie de mes fautes, t’avouer que si tu te fusses conduit autrement, je n’aurais peut-être pas été coupable, étrange et douloureuse nécessité, de ne pouvoir me justifier et me relever un peu à tes yeux, qu’en te causant d’amers regrets sur toi-même ! Puisque j’ai fait le premier pas, je dois poursuivre l’explication. En ne te la donnant pas entière, je pourrais te faire concevoir plus de regrets que tu ne dois, tu t’accuserais plus que je ne t’accuse moi-même. Je dois te satisfaire entièrement. Une explication verbale amènerait peut-être encore quelque discussion, quelque aigreur inséparable d’un sujet si délicat. En écrivant d’ailleurs, on rassemble mieux ses idées, on les exprime plus clairement. je vais donc tâcher de te faire un récit de ma conduite aussi détaillé que véridique. Je n’ai point de preuves à te donner de ma sincérité. Écoute, Casimir, tu es grand, tu es noble, tu es généreux, tu me l’as prouvé et je le sais. Cependant, si tu ne te sens pas porté à la confiance, si ton esprit conserve quelque doute, si tu prévois que cette lecture aigrira ton mal, excitera ta colère, redoublera ton chagrin, arrête-toi, ne va pas plus loin. Rappelle-toi bien que je ne te fais pas cette explication pour me justifier, pour me réhabiliter dans ton esprit, pour abuser de ta confiance et engager à me laisser maîtresse de mes actions, non, je suis prête, je suis décidée à ne point accepter les offres généreuses que tu m’as faites. Ma résolution de m’éloigner, d’aller a Paris, à Nohant même s’il le faut, plutôt qu’à Bordeaux, est irrévocable. Je ne veux point que tu m’exhortes à en changer, je veux t’inspirer de la confiance, te persuader de la pureté de mes actions, de l’innocence de mon cœur, non pas pour satisfaire ma fierté humiliée de tes soupçons, mais pour te rendre le calme, le bonheur. Je ne te prie point de m’écouter comme une grâce que j’ai besoin d’obtenir, je te mets à même de t’instruire, si cette connaissance est nécessaire à ton repos. Si tu penses autrement jette cette lettre au feu sans l’achever.

Quand tu me vis au Plessis1, pour la première fois, j’étais vive, folle, légère, étourdie en apparence, au fond j’étais sérieuse, triste, horriblement malheureuse. Née avec une imagination vive, une âme aimante, élevée dans l’amour de l’étude, mes lectures avaient considérablement exalté mon esprit et perfectionné mon jugement sur les choses morales. Mais quant aux usages du monde, quant à la méchanceté des hommes, je n’en avais pas la moindre idée. Tu sais dans quelle intention ma mère m’amena et me laissa au Plessis ; si elle ne conçut point le détestable plan que d’autres avaient formé, elle eut l’inconséquence de faire tout ce qu’il fallait pour me perdre en m’abandonnant sans défense et sans appui dans une maison où régnait alors beaucoup trop de liberté pour une jeune personne.

Mme Angèle [Roëttiers du Plessis], bonne et généreuse, en me comblant d’amitié, n’était pas assez réfléchie pour me mettre à l’abri des dangers qui m’environnaient. J’ai dans mon cœur un garant que mon innocence n’eût point été corrompue. Mais ma réputation eût cruellement souffert, si je n’eusse rencontré un guide, un conseil, un appui. Tu fus ce protecteur, bon, honnête et désintéressé, qui ne me parla point d’amour, qui ne songea point à ma fortune, et qui tâcha par de sages avis de m’éclairer sur les périls dont j’étais menacée. Je te sus gré de cette amitié, je te regardai bientôt comme un frère. Je me promenais, je passais des heures entières seule avec toi, nous jouions ensemble comme des enfants et jamais nulle pensée d’amour, ni d’union n’avait troublé notre innocente liaison. C’est a cette époque que j’écrivais à mon frère : « J’ai ici un camarade que j’aime beaucoup, avec qui je saute et je ris comme avec toi. »

Tu sais comment nos amis communs nous mirent dans la tête de nous épouser. Parmi ceux qu’on m’offrait, Prosper [Tessier] m’était insupportable, Garinet odieux, plusieurs autres étaient plus riches que toi. Tu étais bon, et c’était le seul mérite réel à mes yeux. En te voyant tous les jours je te connus de mieux en mieux, j’appréciai toutes tes bonnes qualités et personne ne t’a chéri plus tendrement que moi.

Cependant, je ne m’occupai point de savoir si tu aimais l’étude, la lecture, si tes opinions, tes goûts, ton humeur étaient d’accord avec les miennes [sic]. Trop occupée de mes affaires pour suivre mes goûts ordinaires, tu n’en connus aucun. J’avais abandonné tout ce qui me plaisait, je n’en parlais jamais. Nos conversations roulaient toujours sur nos affaires, nos projets, et tout cela était trop contrarié, trop menacé, trop d’agitations, de divisions contrariaient nos plans, trop d’obstacles, de vexations nous environnaient pour que nous pussions en effet songer à autre chose. Unis et tranquilles après de longs débats, nous commençâmes à nous mieux connaître. Je vis que tu n’aimais point la musique et je cessai de m’en occuper parce que le son du piano te faisait fuir. Tu lisais par complaisance et au bout de quelques lignes le livre te tombait des mains, d’ennui et de sommeil. Quand nous causions surtout, littérature, poésie ou morale, ou tu ne connaissais pas les auteurs dont je te parlais, ou tu traitais mes idées, de folies, de sentiments exaltés et romanesques. Je cessai d’en parler. Je commençai à concevoir un véritable chagrin en pensant que jamais il ne pourrait exister le moindre rapport dans nos goûts. Je cachai soigneusement ces amères réflexions. Je me dégoûtai de tout, l’idée de vivre seule m’effraya, je résolus de prendre tes goûts et je n’y pus réussir ; car en vivant comme toi sans rien faire, je m’ennuyais, à périr, et tu ne t’en apercevais pas. Ennuyée de tout et regrettant presque d’avoir passé ma jeunesse à acquérir des talents et des connaissances dont mon mari ne me savait aucun gré, et qui ne servaient point à mon bonheur, le séjour de Nohant me devint insupportable. Je désirai aller à Paris, j’y cherchai des distractions et tu me les procuras toutes. Je m’amusai et je ne fus point heureuse. Je suivis les spectacles avec passion. Tu fis tous les sacrifices plutôt que de me priver d’un seul. J’étais reconnaissante. Je te chérissais. Mais encore une fois je n’étais point heureuse. Nous n’avions pas d’intérieur, point de cette douce causerie au coin du feu qui fait passer des heures délicieuses. Nous ne nous entendions pas. Je ne pouvais passer une heure chez moi. Je ne tenais pas en place, un vide affreux se faisait sentir. Je l’éprouvais, j’en souffrais, et ne m’en rendais pas compte. Je ne voulais point approfondir mon malaise. Il ne me venait pas dans l’idée de t’en accuser. Tu étais si bon, si prévenant ! Il y eût eu de la dureté, de l’injustice à te savoir mauvais gré de ce que tes parents avaient négligé d’orner ton esprit et d’étendre tes connaissances. Mon fils vint au monde. Comblée de joie je le nourris ; mais malgré cette douce occupation, mes chagrins me restèrent. Je me soignai pour mon fils, je tâchai de les oublier ; mais dès que Maurice fut sevré, un ennui inconcevable s’empara de moi. Mon mal avait dormi dans mon cœur pour ainsi dire. Il se réveilla, je ne savais que devenir. Je désirai un bon piano. Quoique nous fussions gênés tu le fis venir à l’instant, je m’en dégoûtai bientôt. A 16 ans, je passais des années entières seule à Nohant avec un mauvais piano, des livres, et pour toute société pendant la paralysie de ma grand-mère, mes chiens et mes chevaux. Eh bien je ne connaissais pas l’ennui, je passais les jours et les nuits à travailler dans ma chambre auprès de son lit. A 19 ans, délivrée d’inquiétudes et de chagrins réels, mariée, avec un homme excellent, mère d’un bel enfant, entourée de tout ce qui pouvait flatter mes goûts je m’ennuyais de la vie. Ah cet état de l’âme est facile à expliquer! Il arrive un âge où l’on a besoin d’aimer exclusivement. Il faut que tout ce qu’on fait se rapporte à l’objet aimé. On veut avoir des grâces et des talents pour lui seul. Tu ne t’apercevais pas des miens. Mes connaissances étaient perdues, tu ne les partageais pas. Je ne me disais pas tout cela. Je le sentais; je te pressais dans mes bras ; j’étais aimée de toi et quelque chose que je ne pouvais dire manquait à mon bonheur.

Tu te rappelles que tu me surprenais toute en larmes : ces pleurs, ce dégoût, devenant plus vifs de jour en jour, malgré le mauvais état de nos affaires tu me conduisis au Plessis. Ne pense pas, Casimir, que j’aie oublié, ou que je n’aie pas remarqué que pour satisfaire à tous mes caprices, tu mangeas trente mille francs, la moitié de ta dot. Je sais que mille autres maris m’eussent laissé mourir de chagrin plutôt que de dépenser ainsi leur fonds. Je sais aussi que tu n’es pas dissipateur ; au contraire tes goûts sont simples, tu as de l’ordre et jamais tu n’eusses fait de folies pour toi-même. Mais tu me voyais pleurer et tu te serais privé de tout plutôt que de me laisser livrée à l’ennui (je me sers de ce mot quoiqu’il soit vide de sens, pour exprimer le chagrin secret qui me rongeait). Je voyais tes soins, ta tendresse, mon ami. Je te chérissais de toute mon âme. Mais comment me défendre de ce que j’éprouvais ? Tu le sens à présent, mon bon Casimir, tu me comprends, tu t’en accuses… ah ne t’en afflige pas : du moment que tu le sais, que tu le reconnais, il est temps encore de tout réparer.

Que te dirai-je du temps qui s’écoula dès lors ? je devins de plus en plus morose intérieurement. Je fus folle, je ris, je courus, je fus au bal, je jouai avec les petites Saint-Aignan [Gondoüin Saint-Agnan]. On me crut le plus heureux caractère, et tandis que je passais pour un enfant incapable de réfléchir sur rien et s’amusant de tout, le sombre chagrin était dans mon cœur et seule dans le parc, j’allais rêver et pleurer. A cette époque tu eus une certaine jalousie dont je ne veux point parler. Elle ne mérite point qu’on y revienne, l’objet en est si ridicule, et fut tellement exposé à mes railleries que je ne conçois pas que tu aies pu y songer un instant sérieusement surtout après que je t’eus fait lire sa lettre. Mais laissons cela et mettons cette jalousie à côté de celle que m’inspira auparavant Mme Lambert. Ma mélancolie augmentait pourtant de jour en jour, d’heure en heure. À Paris au mois de janvier, elle devint si insupportable que ma santé s’altéra visiblement. Tu m’entouras de soins et de prévenances, mais mon cœur était bien malade. Je commençai à me rendre compte de mon mal, à le définir. Tu te rappelles peut-être avec quelle humeur je me levai deux ou trois fois de mon piano parce que tu faisais du bruit et que je t’accusais de vouloir me faire taire ou de t’ennuyer tellement que tu ne pouvais tenir en place. L’amertume assez ridicule que je montrai eût dû te frapper davantage.

Aux approches du Carême, je me jetai dans la dévotion espérant y puiser des forces et des consolations. En effet mon excellent ami l’abbé de Prémord à qui j’ouvris mon cœur sans réserve, me montra la tendresse d’un père, et m’exhorta à veiller sur moi-même en me disant que cette mélancolie à laquelle je me livrais était l’état le plus dangereux de l’âme, qu’elle l’ouvrait aux mauvaises impressions et la disposait à la faiblesse. Heureuse si j’eusse pu suivre ses conseils et recouvrer ma gaieté et mon courage !

Les consolations divines me firent pourtant grand bien, pendant quelque temps, tu me vis à Nohant plus calme que je n’avais été auparavant, m’occupant davantage et
m’ennuyant moins. Pourquoi les Bazouin vinrent-elles à Nohant ? Le ciel le voulut ainsi. J’eus impatience d’être aux Pyrénées et j’y fus bientôt.

Tu sais dans quelle disposition était mon esprit à cette époque, mon journal, que tu as lu depuis, et surtout l’article Périgueux t’en ont assez informé. La vue de ces montagnes fit naître en moi mille idées nouvelles, ma tête s’exalta, mon cœur s’ouvrit à de vives impressions. Je sentis le besoin d’aimer beaucoup, d’admirer avec quelqu’un qui éprouvât autant d’enthousiasme que moi. Les Bazouin me semblèrent froides et toi glacé car tu t’ennuyais, dans ce lieu, que je trouvais si beau, si enchanteur. J’en souffris plus que de tout le reste et comme de tout le reste je ne m’en plaignis pas. Ah j’eus tort sans doute. Il était temps encore et si je t’eusse ouvert mon âme comme aujourd’hui peut-être te serais-tu montré comme aujourd’hui sensible et capable d’un grand et noble effort. Je ne le crus pas. Je pensai que tu ne m’avais jamais aimée beaucoup, que toutes les preuves que tu m’en avais données partaient de la bonté de ton caractère, et non de la tendresse de ton cœur. Je me dis tout cela, je ne me l’étais pas encore dit aussi clairement. Enfin, dans mon injuste chagrin je te méconnus entièrement et sentis en moi un inconcevable désir d’être aimée comme je me sentais capable d’aimer moi-même.

Ici je vais toucher une corde bien sensible. Tu es à temps de t’arrêter mon tendre ami. Rappelle-toi encore que je ne te prie pas de continuer et que si cette lettre te fait mal, il dépend de toi de la cesser, sans que je t’engage a poursuivre.

Dès que je vis M. de S[èze] je le remarquai. Ce ne fut pas sa figure qui me le fit distinguer, non je ne suis pas assez frivole pour m’arrêter à ces vains dehors. Mais son esprit, sa conversation me frappèrent. Il ne me parut d’abord qu’aimable et spirituel, j’aimais à rire avec lui. Je trouvais dans le tour qu’il donnait à ses plaisanteries, je ne sais quel rapport avec moi, il me semblait que j’aurais exprimé mes pensées dans les mêmes termes. Je le crus léger et caustique. je me trouvai en tiers dans ses entretiens, tantôt avec Zoé [Leroy], tantôt avec Rayer, tantôt avec tous les trois. Ils étaient ses amis, il se montrait à eux tel qu’il était ; je fus tout étonnée de voir en lui un tout autre homme, sensible, honnête, délicat. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer la manière dont il parlait de sa mère et de sa sœur. C’était toujours d’elle, de la première surtout, qu’il se plaisait à nous raconter, mille riens qui prouvaient entre le fils et la mère, une union si touchante ; tant de tendresse, de supériorité, d’esprit et de vertus d’un côté, de l’autre tant de soumission, de respect, de principes et de sensibilité, que je sentis un mouvement du cœur qui me portait vers lui. Pourquoi m’en serais-je méfiée alors ! Il ne cherchait point à se peindre meilleur qu’il n’était. Il faisait la cour à Laure [Le Hoult]. Il ne le cachait point, car dès qu’elle paraissait, il nous quittait pour s’attacher à ses pas. Restée avec ses deux amis, je continuais avec Zoé une conversation pleine de charmes, Zoé a tant d’esprit, tant d’âme, tant de pureté de sentiments ! je me trouvais bien avec elle et mieux encore quand Aurélien revenait nous trouver. De jour en jour sa conversation me plaisait davantage. Il avait du plaisir à être avec moi car quand Laure n’y était pas c’était toujours moi qu’il cherchait à la promenade. Il ne songeait guère à me faire la cour, ni moi à le désirer. Car nous en vînmes à parler de son amour avec Mlle H[oult] avec une sorte de confiance. Il ne m’en paru point épris, mais il la trouvait belle, elle était riche, on la lui accordait et il était sur le point de s’engager. Dès qu’elle paraissait je le forçais à aller la trouver. Je ne puis me rappeler sans charme, les premiers moments de cette affection si pure et si désintéressée. Lorsque dans nos courses a cheval, Laure venait se mettre à ma droite, tandis qu’Aurélien était à ma gauche, j’adressais quelque prétexte banal à celle-ci, et souriant d’un air d’intelligence à son prétendant, mettais mon cheval au galop, et j’allai rejoindre ceux qui étaient devant, afin de le laisser causer tranquillement avec elle. Y avait-il là de la coquetterie de ma part ? Des projets de séduction de la sienne ? je t’en fais juge.

Cependant il commençait à me reprocher cette discrétion en m’assurant qu’il n’avait rien à dire à Laure, et qu’il n’avait de plaisir qu’avec moi. Je l’en plaisantai. Il insista. Un jour que tu étais à la chasse, nous fûmes à Saint-Savin. Il devint tout à fait triste et finit par se plaindre amèrement que je pusse le soupçonner d’aimer une femme aussi froide, aussi médiocre que Laure. Sa grande beauté l’avait ébloui, mais il y avait si peu de rapports entre eux, que jamais, fût-elle cent fois plus riche encore, il ne se résoudrait à faire la compagne de sa vie, d’une belle statue qu’il ne pourrait jamais aimer. Il m’ouvrit son âme tout entière. Il connaissait la mienne aussi, car n’ayant point de secrets, je m’étais laissé voir telle que je suis. Je n’avais point caché ma mélancolie habituelle et sans en dire la cause, je lui avais avoué dix fois que la vie m’était insupportable, que tout était sans intérêt et sans plaisir pour moi, que cette légèreté apparente, cette gaieté folâtre n’étaient point dans mon cœur et me servaient à mieux cacher les chagrins qui le rongeaient. Il m’écoutait avec le plus tendre intérêt. Ce jour-là, il me parla de ce qu’il éprouvait pour moi. C’était dans des termes si doux, si purs, que je ne pus m’en offenser. Il me demandait de la confiance, de l’amitié et rien de plus. Il se serait trouvé si heureux d’adoucir mes chagrins. Il ne me demandait point de les lui révéler, mais de les oublier en causant avec lui. Je sentis au plaisir que j’avais à l’écouter, qu’il m’était plus cher que je n’avais osé me l’avouer jusqu’alors. Je m’en effrayai pour le repos de ma vie, mais je voyais dans ses sentiments tant de pureté, j’en sentais tant moi-même, dans les miens, que je ne les pus croire criminels. Je me tins en garde contre ma réponse cependant. Elle fut froide et l’affligea. Le lendemain au lac de Gaube, il fut plus tendre, plus pressant. Seul avec moi sous un rocher, en attendant ma chaise, il se sentit entraîné. Aurélien est honnête et délicat, mais il est homme ; le tête-à-tête l’émut. Il parla d’amour. Je le reçus sèchement. Je refusai d’y croire, lui reprochai de vouloir me jouer, me tromper. Je le traitai durement tout le temps de la promenade. Il s’en affligea, et puis s’en fâcha, il me reprocha la mauvaise opinion que j’avais de lui, et me quitta tout à fait offensé.

Jusque-là je n’avais rien à me reprocher. C’est de ce moment que commence ma faute. Découragé, rebuté, Aurélien passa 3 jours, sans me dire un mot, sans m’adresser un regard. Il était surtout offensé de mes doutes sur sa sincérité. Il affectait du calme, de l’oubli de tout ce qui s’était passé, mais je ne voyais que trop bien qu’il souffrait. Et moi aussi, je souffrais horriblement. Casimir, mon ami, mon juge indulgent, cesse ici d’être mon époux, mon maître, sois mon père, laisse-moi t’ouvrir mon cœur, répandre mes larmes et mon repentir dans ton sein. Oublions ces vains préjugés, ces faux principes d’honneur qui font souvent d’un mari un tyran détesté. Sois généreux jusqu’au bout, que ma sincérité te prouve mes regrets. Ton indulgence, ta magnanime bonté me feront déplorer mon erreur, plus que les reproches et la vengeance. C’est en te montrant grand et généreux comme tu l’as été jusqu’à présent que tu reprendras tous tes droits sur mon cœur.

La conduite d’Aurélien me mit au désespoir ; je n’y pus tenir, je voulais qu’il me l’expliquât. Mais comment oser le lui demander sans avoir l’air de désirer les vœux que j’avais rejetés ? Je ne voulais point les accepter davantage. Je consentais de grand cœur à ce qu’il épousât Laure, à ce qu’il lui fit la cour comme auparavant. Mais combien je regrettais la douce amitié qui régnait entre nous alors ! Sa société, l’abandon de nos entretiens devenaient nécessaires à mon bonheur. Cauterets sans lui me devenait insipide. Tous ceux qui me témoignaient de l’amitié, Salles, Paris, Mme Ladoux, etc. m’étaient insupportables. Je fuyais les Bazouin auxquelles je ne pouvais ouvrir mon cœur, et toi dont la vue me faisait mal. J’avais tant de remords : ce que j’éprouvais me troublait, m’effrayait tellement ! Je passai 3 jours dans un état d’agitation impossible à rendre, désirant avec ardeur qu’il me parlât, mais fière et injuste au point de lui faire un crime de ne point faire naître des occasions que je lui ôtais. Je fus me cacher seule dans les montagnes, sans pouvoir pleurer, sentant sur ma poitrine un poids affreux, me jetant à genoux pour prier Dieu de me guérir, et un instant après faisant mille projets d’ouverture et d’explications que je rejetais sans cesse pour en former de nouveaux. Le lundi, chez Mme Ladoux, je lui entendis annoncer qu’il irait sans nous à Gavarnie avec la famille Le H[oult]; je sortis, me sentant malade. Salles m’offrit le bras pour descendre l’escalier ; je ne disais rien, je ne lui répondais pas et je tombai sur la première marche. Il me rapporta plutôt qu’il ne me ramena dans ma chambre. Hélas ! étais-je coupable ou malheureuse ? La force du sentiment que j’éprouvais dépendait-elle de moi, puisque ma frêle existence en était ébranlée, et que les forces physiques même me manquaient pour supporter mon chagrin, comment en aurais-je trouvé de morales ? Je passai la nuit à tes côtés sans pouvoir fermer l’œil, le matin tu m’amenas déjeuner chez Mme Ladoux. Aurélien me donna la main pour me conduire à la salle à manger et m’adressa avec une politesse froide quelques questions obligeantes sur ma santé. Que vous importe, lui répondis-je, et quel intérêt y prenez-vous ? « J’ai bien besoin, dit-il en soupirant, que vous me rendiez plus de justice. »

Ce peu de mots suffit pour me faire désirer avec ardeur d’aller à Gavarnie, où j’aurais les moyens de lui parler, sans avoir l’air de les rechercher. Je tins bon contre toutes les remontrances. Insensée, folle que j’étais ! Je bravai ta défense, tes prières, je t’affligeai, je blessai Jane [Bazouin] et je courus à ma perte.

Oh c’est le moment que je me reproche le plus amèrement, c’est celui dont je m’accuse à tes pieds, celui dont je rougis et dont le souvenir me pèse ; jusque-là j’avais gouverné mes sentiments. Après je fus entraînée par un mouvement irrésistible. Le premier pas était fait, mais ce premier pas, je le fis volontairement, toute la faute en est à moi. Tu voulais me retenir, Aurélien lui-même semblait m’engager à rester. Si je l’eusse fait, il ne m’eût jamais parlé. Tout aurait été fini entre nous, il était encore ému en partant, mais s’il eût passé 3 jours encore loin de moi, il eût surmonté une passion naissante. Il fût revenu bien décidé à épouser Laure et ton repos n’eût jamais reçu ces cruelles atteintes. Je souffrais : c’est l’ennemi le plus difficile à combattre que son propre cœur. Je cherchais à faire taire ma conscience en m’entourant de fausses idées. Je ne veux point de son amour, me disais-je, mais je ne veux pas qu’il me traite comme une femme ordinaire. Je veux ses égards, son estime ; j’y tiens ; parce qu’il n’est pas non plus un homme ordinaire, et qu’un esprit noble a un besoin impérieux de s’attirer l’affection de ceux qui lui ressemblent. C’est en raisonnant ainsi que je suivis mon penchant et que je partis pour Gavarnie.

Ma présence, à laquelle Aurélien ne s’attendait pas, déconcerta tous ses plans, détruisit toutes ses résolutions. Il m’aimait plus qu’il ne le croyait lui-même. Il avait espéré en s’éloignant m’oublier et trouver la force de renoncer à un lien dangereux pour en prendre un légitime quoiqu’il eût moins d’attraits pour lui. En me voyant son courage faiblit ; il devina bien que je venais pour lui, et en effet ma folle conduite le lui prouvait assez ; j’étais absurde de m’être flattée qu’il me croirait venue là pour me promener. Oh que je suis blâmable. Tous ces détails ne te font-ils pas reconnaître que j’ai tous les torts ? Si Aurélien eût joué auprès de moi le rôle d’un séducteur, je l’aurais haï, méprisé, je le voyais au contraire, noble et délicat, m’aimer malgré lui et mon affection en redoublait.

A Saint-Sauveur, le soir, on fut se promener à la nuit, les uns restèrent à regarder le bal par les fenêtres, les autres descendirent au jardin public, on se divisa. Après avoir suivi Mme Le Hoult, Aurélien et moi nous trouvâmes seuls. Nous nous expliquâmes alors. Il cherchait à détruire la mauvaise opinion que j’avais prise de lui au lac de Gaube. Il aimait mieux renoncer à moi que de passer dans mon esprit pour un lâche suborneur ; d’ailleurs Rayer, le plus candide des hommes, l’avait ouvertement blâmé de la cour qu’il me faisait, l’avait averti qu’on ne tarderait pas à s’en apercevoir, que cela me ferait tort et que fût-il heureux dans cette liaison il aurait toujours à se la reprocher. Aurélien avait reconnu ses torts et lui avait juré de faire tous ses efforts pour m’oublier. Était-ce la un menteur, un coureur de femmes ? Je me sentis touchée de tant d’honnêteté plus que je l’aurais été des plus grands efforts pour me plaire. Je le remerciai, l’encourageai à tenir sa résolution ; mais, lui dis-je, ne pouvez-vous cesser de me faire la cour, sans me témoigner de l’éloignement ? Ne pouvez-vous continuer à me traiter avec estime ?… Que dites-vous ? s’écria-t-il vivement ému, moi de l’éloignement pour vous ! Ah vous ne savez pas combien il m’en a coûté ! combien vous m’êtes chère ! Le plus honnête homme n’est point un Dieu. Aurélien était seul avec moi. Un temps délicieux, une retraite sombre échauffaient son imagination. J’étais si émue que je pleurais en lui parlant. Il ne fut plus maître de lui, il me prit dans ses bras et me pressa avec ardeur.

Sans doute si j’eusse cédé à ces premiers élans, nous fussions devenus coupables. Quel est l’homme qui seul, la nuit avec une femme dont il s’aperçoit qu’il est aimé, peut maîtriser ses sens et les faire taire ? Mais m’arrachant aussitôt de ses bras, je le suppliai de me laisser revenir. Il voulut en vain me rassurer, me jurer de son honneur, j’insistai pour sortir de ce lieu. Et il obéit sans murmurer.

Dès ce moment je ne songeai plus à me défendre de ce que j’éprouvais. Une ivresse de bonheur dont je ne m’alarmais pas, parce que l’idée du mal ne peut venir aux âmes pures, remplissait la mienne. Je n’avais plus besoin d’être seule avec Aurélien, devant tout le monde nous nous entendions. La conversation la plus indifférente nous plaisait ; nous avions toujours quelque chose à dire. Au moment de quitter Saint-Sauveur pour revenir avec toi à Cauterets, Aurélien me pria de faire un tour de jardin avec lui : il avait besoin de me dire adieu, de me répéter qu’il m’aimait. Le jardin était plein de monde quand nous le traversâmes. Nous rencontrâmes Minot à qui je parlai. Aurélien m’engagea à aller voir un granit fort curieux sur le bord du Gave. ]’y fus, appuyée tranquillement sur son bras. Nous admirâmes ensemble cette belle nature, dont nous étions pour ainsi dire amoureux. Nous avions tant de plaisir à partager ainsi notre enthousiasme. En remontant une pente assez roide qui me fatiguait, Aurélien passa un bras autour de moi pour m’aider. Au moment de gagner le haut, il m’engagea à m’asseoir sur le banc, je refusai. Au moins, dit-il, vous m’accorderez un seul baiser avant de me quitter. je refusai assez faiblement. Il m’embrassa sur la joue ; je lui échappai et courant devant je te rencontrai, tu me parlas durement. Sans doute, je le méritais. Mais j’en souffris. Si je n’eusse senti combien du sang-froid m’était nécessaire, je crois que l’effroi que tu m’inspiras m’eût fait tomber évanouie.

Il me serait difficile de faire un détail des jours qui succédèrent à celui-la. Ils augmentèrent notre attachement. En m’avouant que je l’aimais, je ne pus m’empêcher de sentir un peu de jalousie. Je ne voulais point qu’il fît la cour à Laure en même temps qu’à moi. Je voulais qu’il optât. Il m’écrivit à cet égard plusieurs billets qui l’enivrèrent de plus en plus. Son style était si remarquable ; il savait si bien peindre ce qu’il éprouvait ! Je pensai avec amertume que tu ne soignais pas le tien, que jamais dans nos jours de chagrin avant mon mariage, tu ne m’avais écrit un billet qui m’eût consolée et tenu compagnie dans mes tristes nuits d’inquiétude et d’insomnie.

Pendant que tu allais à la chasse, je me trouvai seule plusieurs fois avec lui durant des heures entières. Sa conduite avec moi calma alors tous mes doutes. Je ne le trouvai point un stoïque froid et glacé qui ne sent rien, ni un lâche trompeur qui commande à ses sens, et retarde sa victoire, pour mieux se l’assurer en inspirant de la confiance. Je vis un homme passionné qui désirait sans rien demander. Souvent prêt à s’oublier, un mot de douceur le ramenait. Il me demandait pardon ; il me pressait de le rappeler à lui-même lorsqu’il en aurait besoin et me remerciait de le faire. Dans son plus grand égarement, dans ses transports les plus vifs voici ce qu’il me disait : « Pardonne-moi, Aurore, pardonne-moi d’avoir encore des moments de faiblesse où tu es forcée de me repousser. Continue à me résister. Ne crains pas que je m’en afflige. J’aurais horreur de moi, si je venais à souiller la pureté d’un ange. Oui, ajoutait-il, je suis si heureux, si fier de ressentir un amour pur ! Jusqu’ici j’ai gaspillé ma vie, j’ai vécu comme un fou, comme un étourdi courant de folie en folie, mais je n’en désirais pas moins rencontrer une amie tendre et vertueuse à la fois. Cet heureux moment est venu. Je ne veux rien de plus pour être heureux que son cœur. Je suis un homme et non pas un ange, et malgré moi encore je me montre quelquefois indigne de ma félicité. Vous valez mieux que moi, ma sœur chérie (car c’est ainsi qu’il se plaisait à m’appeler), inspirez-moi votre pureté, elle m’enchante, elle redouble ma tendresse pour vous. Je suis mille fois au-dessous de vos vertus, mais je ne suis pas indigne de les comprendre, de les apprécier, de les imiter, et de m’élever au niveau de votre cœur ».

Je t’ai dit comment il vint nous joindre à Bagnères pour rompre tout à fait avec les Le Hoult. Nous y eûmes encore de longs tête-à-tête où il se montra de plus en plus maître de lui-même. Plus il me voyait, disait-il, plus je lui inspirais de respect et d’attachement. Il ne voudrait pas d’un autre bonheur, parce qu’il serait commun avec celui du reste des hommes. Le sien lui paraissait si relevé, si précieux que le seul souvenir le rendrait heureux à jamais.

Ce fut à la grotte de Lourdes, au bord du gouffre qu’il m’adressa ses adieux. Notre imagination était vivement frappée de l’horreur de ce lieu. « C’est à la face de cette nature imposante, me dit-il, que je veux en te disant adieu te faire le serment solennel, de t’aimer toute ma vie comme ma mère, comme ma sœur et de te respecter comme elles ». Il me pressa sur son cœur et c’est la plus grande liberté qu’il ait jamais prise avec moi.

Après nous être quittés nous continuâmes à nous écrire. Quand je fus à Guillery la solitude commença à me faire rentrer en moi-même. Cette effervescence qui avait si longtemps fait taire mes réflexions, leur fit enfin place. En me retrouvant plus souvent avec toi je me dis que ta complaisance, ta bonté étaient toujours les mêmes, que tu m’aimais tendrement et que moi seule avais changé. Je me le reprochai avec amertume ; car ne crois pas que j’aie pu jamais cesser de t’aimer. Tous les jours on offense Dieu, on lui désobéit, mais au fond de son cœur quel est l’homme sensible qui ne se le soit pas reproché, et qui n’ait mis Dieu dans son cœur au-dessus de toutes les idoles mondaines qu’il a encensées ? Je ne puis comparer ce que tu m’inspirais, qu’à ce sentiment indépendant de la volonté, de l’imagination, du bonheur même, que l’on ressent pour un objet qui le mérite. Si un autre vous séduit, vous plaît, vous enivre davantage, on n’en est pas moins disposé à le sacrifier, plutôt que de porter atteinte au bonheur de l’autre. On aime l’un davantage, on aime mieux l’autre. La nécessité de te cacher soigneusement ce qui se passait dans mon cœur, me rendait horriblement malheureuse.

Tes caresses me faisaient mal. Je craignais d’être fausse en te les rendant et tu me croyais froide. J’avais besoin quelquefois de baiser tes mains, de te demander pardon. Il me semble que de tout t’avouer m’aurait soulagée. Mais je ne pouvais le faire sans égoïsme ; en me réconciliant avec toi, avec moi-même, en retrouvant la paix de ma conscience, je te rendais malheureux. Je t’éclairais sur des maux dont tu n’avais pas l’idée. Ah ! me disais-je souvent en te regardant dormir : « Ton sort n’est-il pas bien préférable au mien ? Tu n’as rien a te reprocher, va, dors en paix, conserve ta sécurité. Moi je souffrirai la dure nécessité de te tromper plutôt que de te faire partager les peines amères que je ressens ».

J’avais besoin cependant d’arracher de mon cœur une affection non criminelle, mais trop vive pour être légitime. C’était m’ôter la vie, je le sentais. Mais la mort et les souffrances me paraissaient préférables aux tourments de la conscience. Je fus longtemps incertaine. Comment écrire à Aurélien pour lui annoncer que je voulais rompre avec lui ? Ses lettres (le peu de lettres qu’il pouvait me faire parvenir) exprimaient tant de bonheur et de sécurité ! Comment me décider à le mettre au désespoir ? Quelque chose que je fasse pour sortir de là, me disais-je, il faut que je désespère ce que j’aime, soit mon mari, soit Aurélien, je ne puis recouvrer la paix qu’en la faisant perdre à quelqu’un. N’y a-t-il pas plus de générosité à souffrir seule ? Casimir ignore tout. Il est heureux et tranquille, j’ai avec lui des torts réels, mais il les ignore, et ils ne font de mal qu’à moi. De quel droit désespérerais-je Aurélien ? Il n’aurait que ce qu’il mérite s’il m’eût séduite, détournée de mes devoirs. Mais après la conduite qu’il a tenue avec moi, quand aucune de nos actions n’a été répréhensible, quand notre amour est chaste, quel prétexte lui donnerai-je ? Que je ne puis tromper, que je suis malheureuse d’y être contrainte ? Il se soumettra. Je le connais bien. Il obéira sans reproches, sans murmure. Mais je l’aurai sacrifié à mon propre bien-être. Ah je n’y puis consentir. Je souffrirai seule, en silence et ceux que j’aime seront heureux.

Cependant, je ne pouvais cacher à Aurélien mon malaise et ma tristesse. Une teinte sombre était répandue dans mes lettres. Je lui parlais de remords, de pressentiments. En effet l’idée de mourir était sans cesse présente à ma pensée, elle me pesait, elle m’effrayait. jusqu’alors je l’avais envisagée sans effroi, avec une sorte de plaisir même. C’était le terme de mes ennuis, le but de mes espérances. Du moment que j’étais mal avec moi-même je la redoutais et j’aurais voulu retarder un moment, que mes souffrances morales et physiques me semblaient devoir bientôt amener. Je sentis un extrême désir d’aller à Bordeaux. Il me semblait que j’allais voir Aurélien pour la dernière fois. Je sentais aussi un désir vague de lui ouvrir mon cœur. J’eus impatience d’être seule avec lui et alors, au lieu de répondre aux transports de sa joie, j’appuyai tristement ma tête sur son épaule et je fondis en larmes. Sa surprise et sa douleur furent inconcevables. Il me conjura presque à genoux de lui dire le sujet de mes pleurs et de la sombre mélancolie qui régnait dans mes dernières lettres. Je ne voulais pas m’expliquer d’abord. Peu à peu ses instances me gagnèrent. « Je vais parler, lui dis-je, je vais vous désespérer, voyez si vous avez la force de m’entendre. — Attendez un instant, me dit-il, laissez-moi en prendre, en demander à Dieu, à vous. Je pressens ce que vous avez à me dire. Je m’en suis déjà douté et je n’osais m’y arrêter. Dans un moment, Aurore je serai calme, je serai préparé à tout… » J’allais parler quand tu entras…

Quand dans mon désespoir je me jetai à tes pieds, te demandant de m’épargner, l’effroi, le repentir, le chagrin affreux d’avoir détruit ton bonheur ne pouvaient être, tu l’imagines bien, des sentiments joués. Si tu m’as reproché depuis de t’avoir promis de sacrifier entièrement mon amour et de ne pas l’avoir fait, tu ne peux imaginer qu’une promesse faite dans toute l’exaltation de la douleur et de la crainte ait été feinte et que j’eusse conservé la résolution de te tromper. Mais crois-tu qu’il soit possible au jour, à l’heure même de tenir un serment si téméraire ? L’amour est-il donc dépendant de la volonté ? Ne faut-il pas des années entières pour en effacer un véritable, et fondé sur tant de délicatesse et de pureté ? Quand je me trouvai le lendemain en voiture sur la route de La Brède avec vous deux, cherchant également à me distraire, à m’égayer par une conversation douce et générale, j’éprouvai un bien-être inconcevable. Mon esprit était trop faible, ma tête trop bouleversée, pour concevoir des idées nettes sur ma situation. Sans réflexions, sans projets, me laissant aller à la douceur d’être soignée, d’être consolée par deux êtres si chers, je ne me sentais plus malade, faible seulement, je te voyais avec délices presser ma main devant Aurélien. Il y avait tant de noblesse dans tes sentiments, tant de reconnaissance dans les miens que j’osai former l’idée d’un bonheur tout nouveau que je t’expliquerai dans un instant.

Aurélien me remit un billet, il était daté de toutes les heures de la nuit précédente. Dans son inquiétude, il l’avait passée à venir sous ma fenêtre à minuit, à 2 h., à 4, pour voir s’il y avait de la lumière, et tâcher de conjecturer par là si j’étais retombée dans la crise de la veille, ou si je dormais. Il me suppliait de rejeter tous les torts sur lui, de le faire passer à tes yeux pour un scélérat, un infâme suborneur, si à ce prix, je pouvais te calmer en ma faveur. Il consentait à ce que toute ta colère tombât sur lui. Il la supporterait avec calme, plutôt que de me causer de nouvelles peines. Il renoncerait à me voir à jamais, si à ce prix mon mari me rendait sa confiance et son amitié.

Ce billet que je lus le soir me rendit la clarté de mes idées et le sentiment de mes douleurs. je sentis ce que je devais faire. Il était indigne de moi de me justifier en noircissant un autre. Je me répétai cent fois, qu’il fallait tenir la parole que je t’avais donnée sans pouvoir me faire à cette affreuse idée. Je passai la nuit tout entière sans fermer l’œil, qu’une heure avant le jour. Tu partis pour la chasse. Zoé [Leroy] vint m’habiller, je lui avais tout raconté la veille. Voici, lui dis-je, le moment de frapper le grand coup. « Venez avec moi, que je lui parle devant vous, aidez-moi à lui donner du courage. — Non, non, me répondit-elle, jamais je ne pourrai être témoin de sa douleur sans la partager. Songez que je connais Aurélien depuis longtemps, que je l’aime comme mon frère. Je suis trop faible pour supporter un si grand effort. Je le connais. Je sais de quelle affection son cœur était capable et quelle passion vous lui aviez inspirée. Allez ma chère, je vais adresser des vœux au ciel pour qu’il vous soutienne. Je vous admire, je vous approuve ; mais vous aider je ne le puis ». Et cette bonne fille, partagée entre l’amitié la plus vive et le sentiment du devoir, n’osait ni m’encourager, ni me retenir.

A 7 h., j’étais avec Aurélien dans l’allée de charmille du jardin. Il me pressait de lui raconter ce qui s’était passé entre nous. Voici comment je lui parlai : « Casimir a tout vu, comme vous vous en êtes douté. J’ai été malade à la mort et il m’a soignée. Savez-vous ensuite comment il s’est vengé ? En me rendant son amitié, sa confiance entière, en me disant qu’il me pardonnait, qu’il m’aimait toujours, qu’il oubliait le passé, qu’il n’observerait aucune de mes démarches, qu’il me laisserait libre comme auparavant de le tromper, mais qu’il s’en remettait à moi. Que dois-je faire, maintenant ? Aurélien, répondez-moi. Je vous connais et je vous prends pour juge. Ce que vous me conseillerez, je le ferai ».

Je le vis pâlir et s’appuyer contre un arbre. « Cela suffit, dit-il. Je vous entends, je n’ai rien à répondre, rien à objecter, vous avez raison… Laissez-moi mourir ».

Il était si pâle, si défait que j’en fus effrayée. Je cherchai à le calmer par des raisonnements. « Laissez, laissez, me dit-il, je n’ai pas besoin que vous me démontriez la nécessité du sacrifice ; je le sens comme vous-même et ne suis pas fait pour vous en détourner. Mais il ne dépend ni de moi, ni de vous, de me faire vivre après. Adieu, je m’en vais trouver ma mère, elle me parlera, sa voix me donnera du courage ». Il me laissa pour aller s’habiller, et je me traînai vers ma chambre. Tant d’émotions présentes, jointes aux précédentes, à ma faiblesse, à la crise de l’avant-veille, à une nuit d’insomnie et d’agitation, à plusieurs jours de diète, m’avaient tuée. Je ne sais comment, je ne tombai pas morte en rentrant. Mais je n’ai jamais tant souffert de ma vie. Zoé me vit mourante. Je me jetai dans ses bras. Elle fondait en larmes, et moi je ne pouvais en verser. « Non, non, me dit Zoé, vous ne vous séparerez point ainsi, je vais le chercher, je veux qu’il vous dise adieu, qu’il vous promette du courage, le sien vous en inspirera. L’idée que vous vous êtes séparés bons amis, adoucira l’amertume de vos regrets ». J’étais hors d’état de la comprendre. Elle sortit, je restai muette, imbécile. Elle trouva Aurélien dans le même état. Mais la chaleur de ses raisonnements le fit rentrer en lui-même, l’excellente fille lui rendit de la sensibilité et me l’amena. « Pardonnez-moi, dit-il, un moment de faiblesse, me voilà calme à présent. J’ai recueilli mes idées, j’ai conçu une espérance ; me permettez-vous de vous en faire part et me promettez-vous d’y acquiescer ? — Je crois, lui répondis-je, que je puis vous le promettre, parce que vous ne me proposez jamais rien que je doive refuser ». Alors, il me soumit un plan que voici. Nous devions dès l’instant et sans retour renoncer aux expressions et aux démonstrations de l’amour passionné : jamais nous ne rechercherions l’occasion d’être seuls ensemble, nous l’éviterions au contraire et d’ailleurs n’ayant rien de secret à nous dire, nous ne devions plus avoir besoin de nous cacher. Jamais Aurélien ne se permettrait la plus légère caresse, jamais nous ne nous écririons. Nous deviendrions enfin non pas étrangers ni indifférents l’un à l’autre, cela était impossible, mais amis si intimes, si purs, si désintéressés, que tu pourrais voir toute notre conduite, suivre tous nos pas, entendre tous nos entretiens sans que ta présence nous fût importune ou gênante. Nous voulions au contraire la rechercher, te mettre toujours de moitié dans notre gaieté, dans nos conversations. Nous serions en un mot comme un frère et une sœur, à la lettre, et le plus rigidement, le plus scrupuleusement que l’on puisse imaginer.

Ce projet me sourit. Quand on vient d’envisager un mal insupportable, une modification vous paraît une idée inspirée par le ciel, une consolation divine. Assise sur le banc de la charmille entre Zoé et lui, je pleurais enfin et me sentais soulagée. « Oui, mon amie, me disait la bonne Zoé les yeux baignés de larmes de sensibilité, nous pouvons être encore tous heureux. Vous viendrez à Bordeaux, puisque votre mari y consent, et la manière dont vous vous y conduirez le récompensera de sa générosité. » — Comment pourrions-nous désormais abuser de sa confiance ? s’écriait Aurélien avec enthousiasme. Oh, j’ai besoin de réparer mes torts envers un homme si généreux, si capable d’aimer, si grand dans sa conduite ! Oh comme je l’estime, comme je désire sa confiance, comme je veux la mériter ! Aurore je ne vous dirai jamais un mot qu’il ne puisse entendre et approuver. Nous nous réunirons pour son bonheur; nous y mettrons tous nos soins, si jamais une mauvaise pensée entre dans nos esprits nous la repousserons avec horreur ; si nous sentons quelque retour sur le passé, nous nous rappellerons qu’il vous a dit: « Tu peux maintenant me tromper encore je me fie à toi ». Et comment abuser de tant de confiance ? Aurore, je veux vous gronder, vous ne l’aimez pas assez, votre mari ; vous [ne] m’en aviez jamais parlé. Je ne le croyais pas capable d’une telle grandeur d’âme. Moi, je l’aime de tout mon cœur ». Je souriais de plaisir. « Vous le connaissez maintenant, lui répondais-je, et moi aussi je le connais, je l’aime, je le chéris et je me repens de mes erreurs. — Nous serons heureux tous ensemble, répétait Zoé. Aurélien, vous, votre mari, Rayet, mes sœurs et moi, nous passerons des soirées délicieuses en petit comité. Nous nous aimerons, l’union, le plaisir, cette satisfaction intérieure qu’éprouvent d’honnêtes gens, contents d’eux-mêmes, contents les uns des autres se répandront sur notre petite société, et rendront notre vie douce, paisible, délicieuse. — ]’aurai peut-être encore quelques mauvais retours du passé, disait Aurélien, mais un regard de vous, Aurore, m’en fera rougir, ma figure s’éclaircira ; au lieu de rêver à part, je me remettrai à la gaieté générale, peu à peu ces impressions s’effaceront de mon esprit, je finirai par vous aimer si purement que vous pourrez dire à votre mari : « J’aime Aurélien, et Aurélien m’aime aussi ». Et comment ai-je pu vous aimer autrement ? ah c’était une grande erreur. Ce n’est pas votre amour dont j’ai besoin : pourvu que vous m’aimiez, c’est ce qu’il me faut ; toutes les réserves, toutes les privations ne me coûteront pas un regret ».

Dis-moi Casimir, crois-tu bien qu’on puisse concevoir l’idée d’un pareil bonheur, le goûter, s’en contenter, s’en réjouir, sans être foncièrement honnête et vertueux ? Crois-tu qu’il y ait bien des hommes capables de s’élever à des sentiments si peu ordinaires ? Si Aurélien m’eût dit : « Je vous fuis parce que je ne puis vous voir sans danger, renoncer à votre amour sans être malheureux », m’eût-il prouvé autant d’attachement, de résolution et d’empire sur lui-même qu’en me disant : « Ne craignez rien, mon amitié sera si réservée, si pure, que vous pourrez la souffrir sans inquiétude et sans remords ». Ce n’était point un pénible sacrifice qu’il faisait dans un moment d’exaltation et qui dût lui coûter des regrets, c’était un plan de bonheur qui lui souriait autant qu’à moi ! Ô mon ami, toi si bon, si noble, si généreux, si capable d’apprécier la vertu, ne me dis donc jamais que de fausses illusions m’avaient abusée, que voir Aurélien et ne l’aimer que comme un frère eût été impossible, que lui-même s’en fût bientôt lassé. Ne me dis jamais cela, je t’en supplie à genoux. Tu ne sais pas quel mal tu me fais. Tu m’ôtes la pensée la plus douce, la plus gracieuse de ma vie. Si tu dépouilles notre conduite des belles couleurs sous lesquelles elle nous apparaissait, si tu nous rabaisses au niveau des âmes vulgaires, si en un mot tu parviens jamais à me persuader qu’il est un lâche, et moi une femme faible et sans foi, je ne m’en consolerai jamais. Je ne suis pas de ces gens qui se pardonnent une grande faute, qui peuvent oublier qu’ils se sont souillés et qui vivent, mangent et dorment après s’être rendus réellement coupables. Laisse-moi penser qu’une tête trop vive m’a égarée, m’a donné des torts, que j’ai été imprudente dans le principe. Je conviens de tout cela, mais me dire qu’après la matinée que je t’ai racontée, j’étais abusée, que mon âme n’était pas aussi pure, aussi radieuse que le soleil qui nous éclairait c’est désenchanter ma vie ; c’est m’en ôter le souvenir le plus doux et le plus glorieux. Dès ce jour j’étais réconciliée avec la vie, avec l’humanité, avec moi. Après avoir gémi, pleuré sur les misères humaines, sur l’impossibilité du bonheur, sur la triste condition des hommes, qui ne leur permet pas de mettre à exécution les beaux sentiments qui remplissent leurs livres, et sont loin de leur cœur, je devenais optimiste. Je chérissais la vie, les hommes. Je t’aimais plus que je ne t’avais jamais aimé, je regardais dans l’avenir, je me voyais vieillir, moi accoutumée depuis des années à désirer et à compter sur une mort prématurée. Je voyais mon existence embellie par toutes tes vertus, par ta tendresse, par l’éducation de mon fils. Je me jetais à genoux avec transport et m’écriais avec reconnaissance : Ô Dieu que je te remercie ! Enfin tu m’as fait jouir des célestes délices. J’ai connu le ciel sur la terre, puisque cette vertu, ces actions sublimes que je rêvais, qui tourmentaient mon âme d’un désir vague, mais que je croyais ignorées ici-bas, je les ai connues, je les ai éprouvées. Tout ce qui m’entoure est divin, est hors des vulgaires et communes vertus auxquelles le préjugé et l’éducation nous asservissent. Mon époux au-dessus de ces fausses obligations qu’un sot et absurde principe d’honneur impose aux hommes, ne craint pas de fouler aux pieds d’odieuses lois. Il me croit, il a la plus sublime des vertus, celle qui prouve le plus la beauté de l’âme puisqu’elle la rend incapable de supposer aux autres le mal qu’elle n’a jamais conçu, la confiance. Il pardonne. Il ne craint point de passer pour un mari trompé, ma parole lui suffit. D’un autre côté mon âme ravie, reconnaissante, désireuse de reconnaître sa bonté et de justifier sa confiance, se sent arrêtée encore par des liens qu’elle a peine à briser. Une passion forte et difficile à surmonter me retient encore. Mais Dieu m’envoie quelqu’un pour m’aider et le guide, cet appui de ma vertu, qui doit m’y encourager et m’y maintenir, c’est l’homme que je redoutais le plus voir mettre obstacle à ma résolution. C’est celui que j’aimais d’un amour terrestre, qui me dit : « Je serai plus heureux si vous m’aimez autrement, si vous me retirez cet attachement trop vif, pour m’en accorder un plus calme, plus doux que votre mari pourra voir et permettre ». Casimir était un ange de bonté et nous de faibles mortels, mais sa conduite nous impose le besoin de l’imiter. Nous devenons dignes de lui. Ah ! comment des cœurs unis par de tels sentiments, auxquels la vertu est un besoin commun, pourraient-ils se méconnaître et se haïr ? Non, Casimir, en connaissant Aurélien, l’aimera comme un frère.

Voilà, diront les âmes glacées qui dans leur petite sphère n’ont jamais pu concevoir une grande, une belle pensée, voilà un projet absurde, faux, romanesque, impossible. Sans doute il l’est pour ceux qui pensent ainsi. Mais pour nous, mon ami, mon bon Casimir, il ne l’est pas. Entends-moi, comprends-moi, réfléchis ! Jamais on ne t’a appris à te rendre compte de tes sentiments, ils étaient dans ton cœur, le ciel les y avait mis. Ton esprit n’a pas été cultivé, mais ton âme est restée ce que Dieu l’avait faite, digne en tout de la mienne. Je t’ai méconnu jusqu’à ce jour. Je t’ai cru incapable de me comprendre, jamais je n’aurais osé t’écrire une pareille lettre il y a quelque temps. J’aurais craint qu’après l’avoir lue, tu ne m’eusses dit : « Ma pauvre femme a perdu l’esprit ». Aujourd’hui je t’ouvre mon âme avec délices, je t’y fais lire. Je suis sûre que tu me comprends, que tu m’approuves. Juge, mon ami, combien j’ai été malheureuse depuis 3 ans d’être forcée de renfermer en moi toutes mes sensations ! de descendre à des conversations rétrécies, à des idées et des occupations vulgaires. Que j’eusse été heureuse de pouvoir chaque soir écrire ma journée, de te la faire lire, te rendre compte, et te faire partager toutes mes sensations les plus intimes ! C’est ainsi que je faisais avec Aurélien. Il me fallait un ami, tu m’obligeais, mais tu ne m’entendais pas. Aujourd’hui, tu me comprendras comme Aurélien me comprenait. Je serai confiante pour toi comme je l’étais pour lui, je redeviendrai heureuse avec toi comme je l’étais avec lui si après avoir lu cette lettre je te vois revenir à moi heureux, content, satisfait. Si au lieu de cela, tu me dis : « Nous ne pouvons nous entendre. Ton imagination est trop vive pour la mienne, je juge des choses plus sainement et ne peux les voir en beau comme toi », tout sera dit : je me soumettrai, je serai douce, je serai dévote, je remplirai scrupuleusement tous mes devoirs, je ne te ferai jamais un reproche. Je concentrerai toutes mes pensées, je cacherai toutes mes souffrances et je mourrai bientôt, car je ne sais pas être malheureuse et vivre.

Mais non, il n’en sera pas ainsi. Tu es fait pour m’entendre et penser comme moi. L’espérance du bonheur est rentrée dans mon cœur. Tu ne me l’ôteras pas. J’attends ton retour avec impatience. Un peu de solitude ne m’a pas fait de mal. Tu le vois, j’ai rassemblé mes idées, j’ai pu te les exprimer, t’écrire cette lettre qui va décider du reste de ma vie, suivant l’impression qu’elle fera sur toi.

Voilà 18 pages2 que j’écris, il semblerait que je t’ai tout conté. Eh bien ! je ne t’ai encore rien dit de ce que j’ai à te demander. C’est une grâce que j’implore et ce moment a toujours quelque chose de pénible et d’embarrassant. Mais je veux chasser ces mouvements d’orgueil qui viennent quelquefois se mettre entre nous deux. Je veux t’implorer sans rougir, sans être humiliée, pourquoi donc le serais-je ? Après ton départ, j’ai écrit à Aurélien. Tu vas te fâcher, non, tu ne te fâcheras pas ; il fallait lui annoncer que je n’irais point à Bordeaux cette année, que je m’éloignais pour longtemps et ne lui écrirais même pas pour le consoler de cette longue absence. Il fallait lui dire pourquoi ou le tromper. Penses-tu que dans une telle circonstance j’aurais pu le faire sans briser mon cœur ? Et puis il faut te dire, t’avouer toute ma faiblesse. J’avais l’air résignée quand tu partis. Eh bien je ne l’étais pas du tout. Je n’affectais pas ce calme pour te tromper, mais pour te donner du courage et te consoler. J’ai bien vu que tu n’y croyais guère. J’avais rassemblé toutes mes forces pour le moment de ton départ et après j’ai fondu en pleurs. Je me suis mise à écrire à Aurélien, ç’a été pour moi une grande consolation et si j’eusse pu le faire plus tôt, je n’aurais pas passé une semaine entière avec toi dans un affreux désespoir. Nous nous serions expliqués, nous nous serions entendus, tu serais déjà heureux. C’est à Aurélien lui-même que j’ai demandé du courage et que j’ai promis d’en prendre. Il m’a répondu tout de suite. Il n’était pas encore de sang-froid, car sa lettre n’es‘t pas telle que nos conventions de La Brède le prescrivaient. Dans le premier mouvement de chagrin et de vivacité, il me parle comme autrefois le langage passionné de l’amour, mais peu à peu il se calme, il me promet de la résignation. Il lui vient une idée, celle que je te montre sa lettre. En me le demandant, il oublie apparemment que le commencement peut te fâcher. Et moi j’espère en ta douceur, en ta bonté : si certaines expressions de cette lettre peuvent t’irriter, il faut les passer légèrement et avec indulgence parce qu’elles furent arrachées dans le premier moment. Dans un autre temps Aurélien m’eût parlé d’une manière plus conforme aux résolutions que nous avions prises en présence de Zoé. C’est au fond de cette lettre qu’il faut s’attacher. Le désordre dans lequel elle est écrite prouve qu’il l’a faite d’un premier jet, sans projet, sans résolution que celle de me satisfaire par sa soumission. Mais l’idée qui lui est venue de te faire juge de sa sincérité, de sa bonne foi ne peut partir que d’un principe de droiture et de candeur.

Je ne sais pas ce qu’il désire, ce qu’il espère pour adoucir son chagrin. Ses idées ne sont pas bien nettes. Il paraît bouleversé par la surprise et la force du coup. Ce que je crois distinguer de plus marqué, c’est que l’idée que tu lui rendes justice, que tu aies confiance en lui, au fond de ton cœur, sans le lui prouver par des actions, est celle qui lui ferait le plus de bien. C’est celle qu’il m’a exprimée le plus à La Brède, qui l’occupait exclusivement le soir que je revins de la comédie avec lui (car il ne me parla que de toi). C’est en effet un grand supplice pour un honnête homme, d’inspirer de la défiance et de l’aversion à celui qu’il estime et qu’il vénère particulièrement, envers qui il se sent un besoin puissant, impérieux de réparer ses torts.

Laisse-moi donc te le demander en grâce, par-dessus tout, dusses-tu me repousser encore. Je sens que c’est la corde la plus sensible, le point sur lequel nous n’avons point encore été d’accord. Il est si important pour la consolation et le repos de ma vie que je me sens le courage d’insister, de supplier… Me rejetteras-tu, toi si bon pour moi, si tendre, toi qui désires mon bonheur, qui étais prêt à me sacrifier le tien, à me mener a Bordeaux, à me laisser libre avec Aurélien, plutôt que de me voir triste et malheureuse ? Je ne te demande pas tant, mon ange de bonté, mon généreux ami, je ne te demande que de me dire : « je crois qu’Aurélien est sincère et honnête. Je te permets de l’estimer et je l’estime moi-même ». A ce prix, je m’éloigne de lui, autant et si longtemps que tu voudras, je ne me permettrai pas une plainte, que dis-je ? Mon cœur n’en formera pas une. Il sera satisfait, heureux.

Songe mon ami, que si tu me refuses, je me soumets. Mais le bonheur de ma vie entière est détruit. Il ne dépendra jamais de moi de mépriser Aurélien. Je ne sais si l’ordre de Dieu obtiendrait de moi une chose contraire à ma croyance, à ma conviction intime. On ne m’arrachera mon estime pour lui qu’avec ma vie. Si tu le blâmes je me tairai donc mais je souffrirai et n’en guérirai point. Tous ces projets de confiance, d’intimité, de concordance d’idées, de conformité de sentiments, dont je te parlais tout à l’heure, ne pourront plus exister entre toi et moi, puisque le point essentiel, celui sur lequel repose toute la confiance, toute la conformité ne subsistera pas. Je renfermerai mes souvenirs dans mon sein, et ne t’en parlerai jamais puisqu’ils te blesseraient. Il me serait si doux au contraire de me dire : mon mari pense comme moi sur tout et il n’est pas un instant dans ma vie, pas un souvenir, que je ne puisse me retracer avec lui !

Vois, Casimir, réponds, peux-tu me dire de bonne foi : « J’estime Aurélien, je ne te blâme pas d avoir de l’amitié pour lui et je crois qu’elle ne portera aucun préjudice à ta tendresse pour moi » ? Si tu me dis cela je prendrai courage et voici le plan que j’ai arrangé. Je te le soumets. Juges-en, modifie-le à ton gré, et je le suivrai tel que tu l’auras tracé, arrangé.

Article 1 — Nous n’irons point à Bordeaux cet hiver. Les blessures sont trop fraîches et je sens que ce serait trop exiger de ta confiance. Quelque certitude que j’aie que tu n’aurais point à t’en repentir, jamais je n’accepterai un effort qui te coûterait. Nous irons donc où tu voudras et tu arrangeras notre hiver soit à Paris, soit à Nohant. Je m’y soumettrai sans regret.
2 — Je te jure, je te promets de ne jamais écrire en secret à Aurélien. Mais tu me permettras de lui écrire une fois par mois ; moins souvent si tu veux. Tu verras toutes mes lettres et toutes ses réponses. Je m’engage devant Dieu à ne pas t’en cacher une ligne.
3 — Si nous allons à Paris, nous prendrons des leçons de langue ensemble. Tu veux t’instruire, partager mes occupations. Cela me fera un plaisir extrême. Pendant que je dessinerai ou que je travaillerai tu me feras la lecture et nos journées s’écouleront ainsi délicieusement. (N. B.) Je n’exige pas que tu aimes la musique. Je t’en ennuierai le moins possible. J’en ferai pendant que tu iras promener.
4 — Tu me laisseras écrire à Zoé souvent mais je m’engage solennellement à te laisser voir toutes mes lettres et toutes ses réponses aussi scrupuleusement que celles d’Aurélien. Je parlerai à ce dernier, de ma santé, de toi, de mon fils, de mes occupations. Il n’y aura pas un mot une idée qui puisse t’affliger ou te blesser.
5 — Si c’est à Nohant que nous passons l’hiver, nous lirons beaucoup d’ouvrages utiles qui sont dans ta bibliothèque et que tu ne connais pas. Tu m’en rendras compte. Nous causerons ensemble après. Tu me feras part de tes réflexions, moi des miennes, toutes nos pensées, nos plaisirs seront en commun.
6 — Jamais de fâcherie, de colère de ta part, de chagrin de la mienne. Si tu t’emportes malgré toi, je ne te cacherai pas que cela me fait de la peine et en te le disant doucement tu reviendras tout de suite. Quand nous parlerons du passé, ce sera sans amertume, sans aigreur, sans défiance. Maintenant que tu sais tout, pourquoi en aurais-tu ? Maintenant que nous sommes heureux, pourquoi regretterions-nous tout ce qui a eu lieu ? Ne sont-ce pas ces événements, qui nous ont rapprochés, réunis ? qui t’ont rendu plus cher à moi que jamais ? Sans eux je ne saurais pas ce que tu vaux. Et tu ne saurais pas comment il faut s’y prendre pour me rendre heureuse.
7 — Enfin nous serons heureux, paisibles, nous bannirons les regrets, les pensées amères. Ce sera à qui s’observera le plus pour être parfait. Plus tard l’éducation de Maurice nous occupera entièrement. Jusque-là le soin de son enfance fera notre plaisir. Tu me permettras de te parler quelquefois d’Aurélien, de Zoé. Tu entendras prononcer ces noms sans trouble, sans colère, sans chagrin. Nous parlerons d’eux avec tout le calme et l’amitié de deux cœurs qui s’entendent. Tu me permettras de lui dire quelque chose d’aimable de ta part dans mes lettres. Il en sera si heureux !
Dernier article. — Une autre année si nos affaires le permettent, nous irons passer l’hiver à Bordeaux. Si tu trouves cependant que cela puisse être. Sinon, nous retarderons ce projet, mais tu me permettras de compter dessus un jour ou l’autre.

Voilà mon plan. Lis-le attentivement, réfléchis-le et réponds-moi. Je ne crois pas qu’il puisse te blesser. J’attendrai ta décision avec anxiété. D’ici là je veux vivre d’espérance. Si tu l’agrées, je puis être parfaitement heureuse. Le bonheur que j’avais rêvé à La Brède ne sera pas détruit. Il sera complet au contraire. Il nous manquait la voix de quelqu’un dans ce conseil. C’était la tienne. Notre grand tort fut de ne pas oser te la demander dès lors. Donne-la aujourd’hui et que tout soit réparé.

  1. C’est au château du Plessis-Picard, près de Melun, chez les Roëttiers du Plessis, qu’Aurore avait rencontré son futur époux. []
  2. Cette longue lettre-confession comportera 22 pages []

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