Lettre écrite par George Sand à Jules Boucoiran le 27/10/1830 à Nohant

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHÂTEAUROUX.
Nohant, 27 [octobre 1830]

Je vous remercie, mon cher enfant, des deux billets que vous m’avez écrits. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce que j’avais trop mal au doigt. Je me doutais bien de l’exagération des rapports sur Issoudun1 qui nous étaient parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, véritables cancans politiques, qui se grossissent en roulant par le monde. La vérité a toujours quelque chose de trivial qui déplaît aux esprits poétiques, et comme nous sommes dans le pays, dans la terre classique de la poésie, on ne dit jamais les choses comme elles sont. Voit-on des cochons, ce sont des éléphants, des oies, ce sont des princesses, et ainsi du reste. Je suis lasse et dégoûtée de tout cela ; aussi je ne lis plus les journaux. J’y retrouve l’esprit de commérage des coteries provinciales : c’est une guerre de menteries, un assaut d’absurdité qui fait mal au cœur, pour peu qu’on en ait. Je ne trouve rien au-dehors de ma vie qui mérite un sentiment d’intérêt véritable. De nos jours, l’enthousiasme est la vertu des dupes. Siècle de fer, d’égoïsme, de lâcheté et de fourberie, où il faut railler ou pleurer sous peine d’être imbécile ou misérable. Vous savez quel parti je prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je m’en entoure comme d’un bataillon sacré qui fait peur aux idées noires et décourageantes. Absents comme présents, mes amis remplissent mon âme tout entière, leur souvenir y ramène la joie, en efface la pointe acérée des douleurs souvent cuisantes, souvent répétées, mais le lendemain amène un rayon de soleil et d’espérance et je me moque des larmes de la veille. Vous vous étonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractère flexible. Où en serais-je sans cette faculté à m’étourdir ? Vous connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que sans l’heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais maussade et sans cesse repliée sur moi-même, inutile aux autres, insensible à leur affection. Loin de là, elle m’inspire tant de reconnaissance, elle m’apporte tant de consolations, que je suis fière de pouvoir dire à ceux qui m’aiment : « Vous me rendez le bonheur et la gaieté, vous me dédommagez de ce qui me manque, vous suffisez à toutes mes ambitions ». Prenez votre part de ce compliment, mon enfant ; car vous savez que je vous aime comme un fils et comme un frère. Nous différons de caractère, mais nos cœurs sont honnêtes et aimants, ils doivent s’entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps près de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde que ce moment soit arrivé.

Les cancans vont leur train à La Châtre plus que jamais. Ceux qui ne m’aiment guère disent que j’aime « Sandot » (vous comprenez la portée du mot), ceux qui ne m’aiment pas du tout disent que j’aime Sandot et Fleury à la fois ; ceux qui me détestent disent que Duvernet et vous pardessus le marché ne me font pas peur. Ainsi j’ai quatre amants à la fois. Ce n’est pas trop quand on a, comme moi, les passions vives. Les méchants et les imbéciles ! que je les plains d’être au monde ! Bonsoir, mon fils, écrivez-moi. Et à propos, Sandot m’a chargé de le rappeler spécialement à votre souvenir. Il vous aime, cela ne m’étonne pas. Aimez-le aussi, il le mérite2.

  1. Après la violente émeute des vignerons d’Issoudun (22 août 1830), d’autres troubles étaient survenus en octobre. []
  2. Aurore a fait la connaissance de Jules Sandeau (dont elle ne sait pas encore écrire le nom) le 30 juillet au château du Coudray chez Duvernet ; les deux jeunes gens ne tardent pas à devenir amants. []

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