Lettre écrite par George Sand à Pietro Pagello le 02/1834 à Venise

A PIETRO PAGELLO.
[Venise, fin février ou début mars 1834]

Nous souffrons, mon ami, quelle souffrance ! As-tu du courage ? J’ai besoin du tien, pour aider le mien : car je suis triste à mourir. Ma vie est affreuse auprès d’Alfred. Nous avons tant souffert l’un et l’autre, que nous ne pouvons plus être calmes. Tous nos entretiens sont pleins d’amertume et nous ne pouvons parler ni du passé, ni du présent, ni de l’avenir, sans nous reprocher, indirectement ou directement, le mal que nous [nous] sommes fait. J’espère que dans quelques jours, il aura la force de s’occuper, ou de se distraire, et que notre intimité deviendra plus supportable. En attendant, l’ennui et la tristesse me rongent ; aide-moi à être patiente ; et ne me montre pas ton chagrin : il me fait encore plus mal que tout le reste. Ce matin, tu étais triste ; tu as dit des mots de découragement que j’ai compris : mon ami, mon ami, je t’en prie, cache-moi tes souffrances. Il me faut bien du stoïcisme pour ne pas céder aux miennes et pour ne pas réclamer et reprendre la liberté qui m’appartient. Ce soir, quand j’ai été obligée de refuser de sortir avec toi, mon cœur s’est déchiré, et quand tu as été parti, j’ai eu une envie de pleurer, qui a été pour moi un supplice. Mais j’avais vu tant de froideur et de tristesse sur la figure d’Alfred que j’avais cru devoir lui faire ce sacrifice. Eh bien, nos relations sont tellement gâtées et empoisonnées, que tout s’aigrit et tourne mal entre nous. Quand il a vu que je restais, il m’a reproché d’être triste et de ne pas savoir cacher mon déplaisir. Que faire ? Je ne puis feindre pour lui l’amour que je n’ai plus. Celui qu’il me témoigne à présent, et qui m’aurait donné tant de joie il y a deux mois, ne me touche plus, et me persuade encore moins. Qu’est-ce qu’un amour semblable ? Quand j’étais son esclave, il m’aimait faiblement ; à présent que je rentre dans les droits de ma raison, son orgueil blessé s’attache à moi et me poursuit comme une conquête difficile… Tu as raison, quand tu dis qu’il ne m’aurait pas plus tôt soumise de nouveau, qu’il en abuserait : il ne connaît pas le véritable amour. Celui-là n’a pas besoin de querelles pour se tenir éveillé : il n’est ni languissant, ni malade ; il n’a pas besoin d’excitants ; il est sain et fort. Le bonheur ne l’endort pas, le repos et la confiance ne le tuent pas ; il ne connaît ni la jalousie ni la colère ; il ne demande jamais pardon parce qu’il n’offense jamais ; il est égal et pur comme un beau ciel : il n’a pas besoin de nuages pour faire ressortir sa splendeur.

J’ai été aveugle et folle, quand j’ai espéré que cet enfant le comprendrait. Il est aussi incapable de constance que de ressentiment. Il n’a ni haine, ni amour, il n’est ni bon, ni méchant. Il est beau, aimable, intelligent ; il sera heureux avec d’autres caractères que le mien. Il me tarde de lui avoir rendu sa liberté et de reprendre la mienne. Oh, ma liberté, ma sainte liberté ! que j’avais eu tant de peine à conquérir, et que j’avais tant juré de conserver !

Eh bien, je ne la désire que pour la sacrifier de nouveau ; mon cœur ne rompt cette chaîne que pour s’en chercher une plus forte. C’est fou, je le sais, mais il m’est impossible de n’avoir pas en toi une confiance aveugle, et de ne pas croire que le bonheur est enfin pour moi dans ton amour. Si tu connaissais ma vie, et si tu comprenais bien mon triste cœur, tu me dirais peut-être toi-même que je suis imprudente.

Il n’est pas un de mes amis, qui ne me conseillât, si je le consultais, de fermer désormais mon âme à toute passion forte ; mais cela ne m’empêcherait pas de me livrer à toi et de m’endormir tranquille dans tes bras. Si le malheur nous éprouve, si notre affection nous fait souffrir un jour, ou que la maladie, la misère ou la méchanceté humaine nous assiègent, n’importe. Nous aurons aimé, nous aurons été heureux. Je me sens encore le courage de souffrir. J’ai tant souffert pour des êtres, qui ne te valaient pas, soit en amour, soit en amitié : que je souffre encore, si Dieu le veut, mais que tu m’aimes et que j’aie encore sur la terre quelques jours comme ceux que tu m’as donnés ! Qu’il soit ce qu’il voudra, le bonheur vaut bien la peine d’être achevé. Il y a huit mois que je vis avec la pensée de la mort. Dès le jour où j’ai aimé Alfred, j’ai joué à tout instant avec le suicide. Je me suis habituée à dire, encore un mois, encore une semaine, et puis deux balles dans la tête, ou une dose d’opium dans l’estomac. Quand je t’ai connu, j’aurais donné ma vie pour deux sous, comme dit Francesco. Je me serais jetée dans la mer, non pas seulement pour sauver mon semblable, mais pour en retirer un chien ou pour ramasser mon mouchoir. A présent, je ne suis plus capable de peur.

J’ai été aussi loin dans le désespoir qu’une âme humaine peut aller. J’y ai contracté une force d’inertie, qui est au-dessus de l’héroïsme, bien qu’elle n’y ressemble guère, rien ne peut m’effrayer. Il ne peut pas se trouver sur ma route de passages plus rudes que ceux que j’ai traversés : j’irai, tant qu’il y aura encore quelques fleurs au bord du chemin, et je les cueillerai sans m’inquiéter des abîmes, qui sont auprès. On m’a dit cent fois que l’amour était une chimère et le bonheur un rêve. Je me le suis dit cent fois à moi-même. Mais tant que je me sentirai la force de désirer le bonheur et l’amour, j’aurai la force de les espérer.

Tu ne doutes pas, toi ? tu es jeune et fort, ton âme est toute neuve, toute belle, toute vigoureuse. Eh bien, quand même tu ne serais qu’un brave et noble fou, tu vaudrais mieux que tous ceux qui nient. Conduis-moi où tu voudras. Je me fie à ta vertu ; aimons, souffrons, mourons ensemble.

Adieu, mon Pierre ! Adieu, mon bon garçon, mon noble cœur ! Je t’aime, et je t’estime. Tu ne sais pas quelle valeur ce dernier mot a dans ma bouche ; il en a bien moins dans la tienne, mon enfant. Tu es si loyal et si bon, que tu crois à beaucoup de gens vertueux. Moi, je doute de l’univers entier, et je n’en excepte que toi.

Nous nous verrons demain soir : nous irons au spectacle ensemble, qu’Alf[red] se fâche, ou non. Je lui ai fait assez de sacrifices depuis deux jours pour avoir droit à un jour de liberté. Aie du courage ; aime-moi ; souviens-toi que je t’aime, comme si je n’avais jamais souffert. Sois sûr que la mort seule pourrait m’empêcher de revenir à toi dans peu. Aie confiance en moi, comme j’ai confiance en toi. Adieu, mon âme, adieu mon espoir et mon bonheur : je t’aime…

G…

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