Lettre écrite par George Sand à Mme Maurice Dupin le 18/11/1821 à Nohant

A MADAME MAURICE DUPIN
Nohant, 18 novembre 1821

Ma chère Mère,

J’ai lu avec autant d’attention que de respect, la lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire et je ne me permettrais pas la moindre objection à vos reproches, si vous-même ne m’eussiez ordonné de le faire promptement ; j’obéis donc puisque vous l’exigez et si je réponds avec franchise à chacune de vos objections, gardez de douter, je vous en supplie, de ma tendresse et de mon respect.

Ma grand-mère étant si malade, dites-vous, je la quitte pour ouvrir les champs; je crois, ma chère mère, que si depuis huit mois que ma grand-mère est dans le même état de langueur, je ne fusse point sortie, je serais moi-même presque aussi malade qu’elle.

Ma grand-mère est mille fois trop bonne, pour l’avoir souffert. Elle me rend la justice de sentir que ma situation est des plus tristes, qu’une jeune fille de dix-sept ans ne peut passer constamment sa vie auprès d’une malade, elle sait aussi qu’à cet âge on a besoin d’exercice, et que ma présence continuelle ne lui serait d’aucune utilité. Vous me reprochez, ma chère mère, de ne pas faire servir les talents que ma grand-mère a eu la bonté de me donner, à la distraire, à l’amuser. Je ne sais quelle est la personne qui vous a dit que je négligeais de remplir le devoir cher et sacré de soigner celle qui m’a élevée avec tant de bonté et de tendresse. Je ne crois pas avoir ce tort monstrueux à me reprocher, et j’ai la consolation au contraire, de recevoir chaque jour de mon excellente grand-mère des témoignages d’amour et d’affection qui me prouvent qu’elle n’est point mécontente de moi. Sans doute vous croyez que je passe ma vie à cheval pour me faire ce reproche, non, ma mère, quoiqu’en effet je prenne assez souvent l’exercice qui m’est nécessaire. Je ne vis point éloignée et je ne néglige point celle à qui je dois tant et à qui je consacrerais ma vie, s’il fallait la passer à la soigner. M. Deschartres, dites-vous, ma mère, est très répréhensible de me laisser livrée à moi-même ; d’abord je prendrai la liberté de vous observer que M. Deschartres n’a, ni ne peut avoir aucune espèce d’autorité sur moi, et qu’il n’a d’autre droit auprès de moi que les conseils de l’amitié. Mais quand M. Deschartres aurait sur moi l’autorité d’un père, il ne l’emploierait certainement pas à m’enfermer dans ma chambre ou à s’attacher à mes pas comme une bonne ou une gouvernante, il a assez bonne opinion de moi pour savoir que je n’ai pas besoin de cette surveillance, que la meilleure garde d’une jeune fille (sic) les sentiments de vertu et d’honneur qui sont dans son coeur, et comme il sait qu’à cet égard, ma grand-mère n’a point négligé de me pénétrer de bons principes, il me voit sortir sans crainte, accompagnée d’une domestique lorsque ses affaires l’empêchent lui-même de me servir d’une compagnie plus agréable. Vous me reprochez aussi, ma mère, de n’avoir ni timidité, ni modestie, ni douceur, ou du moins si vous supposez que j’ai intérieurement ces qualités, vous êtes certaine que je ne les ai point à l’extérieur et que je n’ai ni décence, ni tenue ; pour me juger ainsi il faudrait me connaître et vous porteriez alors un jugement certain sur mes manières, mais j’ai auprès de moi une grand-mère qui, toute malade qu’elle est, m’observe avec assez de soins et de tendresse pour s’en être aperçue et qui n’aurait point négligé de me corriger si elle m’eût trouvé les manières d’un hussard ou d’un dragon. M. de Grandsagne1 vous a dit que j’avais le caractère guerrier ; pour ajouter foi à une pareille assurance, il vous a fallu croire, ma chère mère, que M. de Grandsagne connaissait à fond mon caractère et je ne crois pas être assez intimement liée avec lui, pour qu’il puisse savoir quels sont mes qualités ou mes défauts. Il a peut-être voulu vous dire que je n’étais point poltronne et en cela il m’a rendu justice, je serais très fâchée de l’être et si je l’étais je cacherais avec soin une faiblesse aussi ridicule. Il vous a dit la vérité en vous disant qu’il m’avait donné des leçons dans ma chambre, où voudriez-vous que je reçusse les personnes qui viennent me voir ? Il me semble que ma grand-mère serait très importunée par une visite, au reste M. de Grandsagne n’a pas pu vous dire qu’il eût été seul avec moi, car je sais tout aussi bien qu’une autre qui ferait la timide et la prude, quels sont les usages et les convenances reçus, et à supposer que le hasard m’eût fait rester seule quelques instants avec ce jeune homme, c’est manquer à l’estime qui lui est due, que de supposer qu’il eût pu oublier le respect qu’un homme doit à une femme. Supposons encore qu’il l’eût oublié, c’est me juger d’une manière bien défavorable que de croire que je ne le lui eusse pas rappelé. Vous voudriez que je prisse pour m’aller promener, le bras apparemment de ma femme de chambre ou d’une bonne. Ce serait apparemment pour m’empêcher de tomber et les lisières m’étaient nécessaires dans mon enfance, lorsque près de vous, vous me prodiguiez ces soins doux et tendres d’une mère pour son enfant, mais j’ai dix-sept ans et je sais marcher.

C’est une sottise, dites-vous, ma chère mère, que d’apprendre le latin. je ne sais qui a pu vous dire que je me livrasse à cette étude, en tout cas on vous a trompée, car je ne le sais, ni ne l’apprends, mais quand je le ferais j’éprouve une extrême surprise que vous, ma mère, puissiez trouver mauvais que je m’instruisisse. Vous trouvez sans doute qu’il est pour une femme des occupations plus utiles et plus en rapport avec les soins intérieurs, qui sont les devoirs de son sexe. Je le crois comme vous, ma mère, et si jamais je suis mère de famille, je crois que mes journées seront plus employées aux soins du ménage qu’à l’étude de l’ostéologie, mais à présent, quoique je règle la maison de ma grand-mère, il me reste tant de moments de loisir, que vous-même, j’en suis bien sûre, me blâmeriez de les perdre. Pourquoi faut-il qu’une femme soit ignorante? Ne peut-elle être instruite sans s’en prévaloir et sans être pédante ? A supposer que j’eusse un jour des fils, et que j’eusse retiré assez de fruits de mes études pour les instruire, croyez-vous que les leçons d’une mère ne valent pas celles d’un précepteur ? Mais pour en venir là il faut être mariée et je ne trouverai, dites-vous, qu’un géant ou un poltron, en ce cas il se pourrait bien faire que je ne fusse point mariée, car je ne crois plus aux géants et je n’aime pas les poltrons. L’homme qui m’épouserait par peur serait un sot, et moi une sotte de l’épouser. je ne chercherai point un homme capable de devenir l’esclave de sa femme, parce qu’il serait un imbécile, mais je ne crois pas qu’un homme d’esprit pût trouver bon que sa femme fît la timide et la peureuse lorsqu’elle ne le serait point. Je n’excuse guère une femme qui a vraiment peur, parce qu’elle se livre à une faiblesse, mais je n’excuse nullement celle qui ne craint point mais qui fait semblant par affectation. Je serais dans ce cas en feignant d’être poltronne, et le mari qui trouverait bon que je fusse ridicule à ce point serait très ridicule lui-même.

Je vais peut-être trop loin et vous croirez peut-être, ma bien chère mère, que je veux combattre vos raisons et entrer en discussion avec vous. Je suis loin d’avoir cette pensée et si je vous explique aussi clairement mon opinion, c’est pour qu’en lisant dans mon cœur, vous ne preniez plus le change sur mon caractère et ma manière de vivre. Je crois que les raisons que je vous ai exposées sont saines, et c’est pour cela que j’ai la confiance qu’elles ne vous offenseront point parce que vous ne voulez que ce qui peut me rendre sage et vertueuse. Gardez donc de croire, je le répète, que j’aie voulu disputer avec vous, je suis sûre qu’en vous parlant à cœur ouvert je n’ai pu que vous plaire, du moins si j’en juge par le désir et l’intention sincère que j’en ai.

Vous êtes mille fois trop bonne de vous inquiéter de ma santé, ma chute a été beaucoup moins grave qu’on ne vous l’a dit et je ne m’en sens plus du tout. Vous trouvez mauvais, ma mère, que MM. Deschartres ou Decerfz2 ne m’aient pas mis des sangsues eux-mêmes. Je crois que M. Decerfz m’eût trouvée folle de le faire venir de La Châtre pour cela et que l’ordonnance de M. Deschartres valait tout autant que la sienne, en un mot je les ai mises moi-même tout aussi bien que l’aurait fait un médecin.

Adieu, ma chère mère, si dans cette lettre j’ai pris un ton plus respectueux que de coutume, j’espère que vous ne l’attribuerez point à une sotte humeur, mais il y a longtemps que je me fais reproche de vous tutoyer familièrement comme lorsque j’étais enfant. Croyez, je vous en supplie, que loin d’être irritée par vos réprimandes, je suis et je serai toujours prête à les recevoir avec reconnaissance et soumission toutes les fois que vous aurez la bonté de me les adresser. Croyez à l’inaltérable tendresse et au profond respect de votre fille.

Si M. de Grandsagne vous a porté les livres que je l’ai prié de me procurer, je vous supplierai de me les envoyer, et de les adresser, non à M. Duboisd[ouin], mais à Brazier à La Châtre pour Mlle Dupin.

Des tendresses sans nombre à Caroline3

  1. Stéphane Ajasson de Grandsagne, l’aîné d’Aurore de deux ans, vient de La Châtre lui enseigner l’ostéologie et les sciences naturelles. Elle le retrouvera plus tard à Paris, alors qu’il est devenu le collaborateur de Cuvier ; on le soupçonne d’être le père de Solange, née en 1828. []
  2. Le docteur Emmanuel Decerfz était le médecin de Mme Dupin de Francueil ; sa fille Laure épousera en 1834 Alphonse Fleury, un des meilleurs amis de George Sand. []
  3. Demi-soeur d’Aurore, née de père inconnu en 1799, Caroline Delaborde épousera en décembre 1821 Pierre Cazamajou. []

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